M. Mestre : « Il est important de rester connecté à la culture espagnole »

Par le 6 février, 2014 CULTURE

Si vous êtes français ou francophile, et amateur de théâtre, vous avez forcément croisé Magali Mestre. Cette comédienne, qui a débuté sa carrière artistique en 2002, donne depuis 8 ans des cours de théâtre en français à Barcelone . Elle nous livre sa vision de la communauté française en Catalogne, nous parle de théâtre et d’inspiration. Interview.  

Photos Sandy Bonnet Cartier et David Lichentin

Tu fais partie des pionniers des activités culturelles en français à Barcelone. Beaucoup de choses s’organisent aujourd’hui dans la communauté française, quel est ton regard sur cette évolution ?

Quand je suis arrivée à Barcelone, il n’y avait pas d’activité théâtrale proposée en français. Christian Renault animait déjà avec une grande énergie le théâtre du lycée, mais en dehors, aucun cours n’était proposé. Depuis, en 9 ans, le domaine du théâtre, des événements, de la musique, de l’activité culturelle française en général,  a connu un grand essor.

Il me semble que le fait de se retrouver autour d’activités communes permet aux Français vivant à Barcelone d’assouvir un besoin d’appréhension commune des problèmes journaliers de par leur vision et leur culture commune. Ça leur permet d’approfondir certaines choses, certains sujets. Dans le cas du théâtre qui me touche plus particulièrement, les gens ont besoin de pouvoir s’exprimer sur scène ; c’est d’ailleurs ce qui m’intéresse quand je travaille avec eux. Dans une démarche de théâtre amateur, c’est important de pouvoir tout de suite exprimer ses émotions, jouer des improvisations sans être bloqué par la langue. Car même si on a une très bonne maîtrise de l’espagnol ou du catalan, l’instinct en appellera d’abord à la langue maternelle.

Je pense également que la crise a beaucoup accéléré ce processus : avec elle, le lien entre les Français et au sein de la communauté française s’est amplifié. Des organismes se sont mis en place, la solidarité entre membres d’une communauté s’est consolidée voire établie.

Ne risquons-nous pas de nous renfermer un peu sur nous-mêmes?

Face aux problèmes internes de l’Etat espagnol que nous ne sommes pas toujours à la hauteur de comprendre ou d’assimiler, il nous est plus facile de nous tourner vers le communautarisme, ce qui est alors dommage car le danger de nous convertir en Français heureux du soleil et de la vie barcelonaise sans se mêler à sa population peut nous guetter.

Dans ce sens, j’aimerais aussi faire la distinction entre les différentes communautés de Français, qui ont des comportements différents : il y a les tous jeunes arrivés, qui sont souvent ici pour quelques années, qui se mêlent complètement aux Catalans et Espagnols et qui baignent dans la culture que nous offre Barcelone. Il y a ceux qui sont venus et sont restés, ceux-ci travaillent souvent dans des entreprises espagnoles ou catalanes, et il y a ceux qui sont venus en tant qu’expatriés, qui travaillent pour des entreprises françaises. Tous ont des rapports différents avec Barcelone, et sont plus ou moins en contact avec la culture du sol sur lequel nous habitons.

Une question d’équilibre donc ?

Pour moi il est très important de rester en contact avec la terre qui nous abrite. Le plus judicieux est de savoir vers quelles activités françaises j’ai envie et besoin de me tourner et de rester connectée avec  la culture espagnole et catalane, de garder le lien avec mes amis barcelonais.  Le théâtre barcelonais est de très bonne qualité et les acteurs ont un excellent niveau. Ils sont beaucoup plus dans l’instinct et dans l’émotion alors qu’en France nous avons un théâtre un peu plus cérébral… Le mélange des deux est  super !

theatre amalia barceloneTu es professeur de théâtre depuis de longues années, quelle a été ton évolution personnelle?

J’ai tout d’abord intégré plusieurs écoles de théâtre en France, à Toulouse, à Paris puis j’ai effectué un stage en Biélorussie et suis venue à Barcelone. J’ai commencé à être intermittente du spectacle en France puis je suis arrivée ici et j’ai décidé de proposer à des Français de faire du théâtre en français. Nous étions deux collaboratrices durant plusieurs années. Puis en avril 2013 j’ai fondé le Théâtre Amalia. J’avais enfin un lieu où proposer toutes les activités que j’avais en tête. Et nous voilà !

Et tu continues à jouer…

Pendant tout ce temps, j’ai continué à jouer avec des compagnies barcelonaises et j’ai suivi une formation en thérapie Gestalt. Travailler le théâtre tel que je voulais le faire en travaillant avec les émotions impliquait que je devais me responsabiliser et faire très attention : au théâtre, on travaille avec différentes sensibilités qu’il faut savoir écouter et il faut être prudent. Un acteur est vulnérable sur scène et si on veut qu’il donne le meilleur de lui-même et qu’il soit satisfait et fier de son propre travail, il ne faut pas le brusquer mais apprendre à l’écouter et à entendre son style, son propre langage.

Le théâtre peut-il être une thérapie?

Bien sûr. Pour tout un tas de raisons. Au théâtre, l’acteur se sert de lui-même, il est son propre outil : grâce à son interprétation, à sa capacité de se vider, de quitter son propre masque pour en mettre un nouveau, il interprète et fait vivre différents personnages, parfois à l’opposé de sa personnalité. Grâce à sa capacité d’écoute et de se risquer à vivre le moment présent, il donne aux spectateurs et à ses partenaires un moment de vie authentique. En se connaissant et en s’acceptant lui-même, il arrive à reconnaitre ce qu’il a à donner, il peut se risquer à le faire en prenant sa place, en habitant l’espace, en étant présent tout simplement sans écraser ses partenaires et sans s’effacer lui-même.

C’est pour tout cela qu’avec les groupes qui débutent,  je prends le temps de faire des exercices d’écoute de soi, de l’autre, des exercices qui leur permettent de sortir des émotions, car sans expression des émotions, il n’y a pas de théâtre. Certains ont du mal avec une émotion, qui sera plus facile à exprimer pour un autre selon son caractère. Comment cette personne va-t-elle pouvoir petit à petit se mettre en colère, rire aux éclats en toute liberté? Amplifier ainsi son panel d’expression est important. Du point de vue théâtral, l’acteur est plus « complet », il peut jouer plusieurs situations avec engagement, et la personne en ressort également plus riche. C’est quelque chose qu’elle emporte avec elle une fois le cours terminé, et qui peut lui donner un plus large éventail de possibilités au moment de s’adapter aux situations qu’elle rencontre dans la vie quotidienne.

Où trouves-tu l’inspiration ? 

De l’ennui… C’est la première chose qui me vient ! Quand j’ai atteint un objectif je suis obligée de passer à un autre. Quand je sens qu’une étape se termine, il est bon pour moi de faire le point sur ce que j’ai appris, reçu et donné, sur ce qui va me servir pour l’étape suivante. En principe cette étape  nait toute seule et personnellement j’ai besoin de m’ennuyer un peu. Si je sens que je refais la même chose et que cela commence à devenir automatique, j’arrête et autre chose nait naturellement. Je me nourris aussi de tout ce que je vois, des petits moments que je vis.

Pour ça il est important d’être à l’écoute. De mes propres besoins et de ceux des autres. Cette année nous commençons à avoir des intervenants extérieurs. C’est très riche.  Certains de mes élèves sont avec moi depuis longtemps et il y a certaines de choses que nous n’abordons que très peu, chaque professeur ayant  son propre style et ses préférences, son « domaine de prédilection ». Les acteurs qui ont commencé à intervenir cette année en tant que professeurs au Théâtre Amalia sont très qualifiés et spécialisés en voix, corps, mime, etc…  Les élèves sont très contents de cette diversité !

matchs improvisation theatre amaliaUne question que j’ai toujours voulu te poser: pourquoi y a-t-il toujours beaucoup plus de filles que de garçons dans les cours de théâtre?! 

Je ne sais pas. Il faudrait faire une étude. Peut-être que le domaine de l’expression est plus un domaine féminin et qu’il est plus difficile pour les garçons de faire le pas et de s’ouvrir… Je vais me faire taper sur les doigts par mes élèves masculins ! J’arrête là ! Je ferai un sondage parmi eux et vous l’enverrai !

Quels sont tes projets pour 2014?

Jouer le plus grand rôle de ma vie : celui de maman. Et arriver à combiner la maternité avec le Théâtre Amalia. Continuer à proposer de nouvelles choses, comme les spectacles d’improvisations qui ont repris fin 2013, mener à bien les deux spectacles de fin d’année prévus pour le mois de juin. Et continuer à faire grandir le Théâtre Amalia, proposer aussi de beaux  spectacles de professionnels, y faire jouer des artistes que j’aime. Et puis commencer à penser un peu à retourner sur les planches car la construction de l’Espace m’a demandé beaucoup de temps et d’investissement et il est temps que je remette le pied sur scène ! J’ai une pièce qui m’attend dans mon tiroir, que j’ai une énorme envie de jouer ! Sûrement pour 2015 !

Infos: www.eamalia.com 

Aurélie Chamerois

Journaliste et chroniqueuse dans l’émission « Les News de Barcelone » du lundi au jeudi de 17h à 19h sur Equinox Radio. Cofondatrice d’Equinox et barcelonaise d’adoption depuis 2008, elle couvre l’actualité catalane et espagnole, avec une préférence pour les sujets économie et société. Auteur du guide « Barcelone l’essentiel » aux Editions Nomades.