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[REPORTAGE] À Barcelone, les femmes de ménage posent le balai

reportage barceloneLes femmes de chambre ont décidé de faire entendre leur voix et organiseront une grande manifestation lundi 27 février, premier jour du Congrès du Mobile à Barcelone. Précarité, salaires en baisse, elles
dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail. Reportage.

Ce n’est pas une révélation, Barcelone est une ville très touristique. Elle attire chaque année des millions de visiteurs venant du monde entier. Durant leur séjour, ils résident dans des auberges de jeunesse, appartements touristiques et bien entendu des hôtels. Selon les données de l’Enquête d’Occupation Hôtelière, en 2016, les hôtels et établissement hôteliers de la ville ont enregistré 20 millions de nuitées au total et accueilli 7,5 millions de clients. En 12 ans, les réservations ont tout simplement doublé à Barcelone. Derrière les chambres impeccables des hôtels se cachent les femmes de chambres. Mais à Barcelone, et dans le reste de l’Espagne, une grande partie ne sont pas employées directement par les établissements mais par des entreprises externes. Les hôtels préfèrent externaliser ce service que d’avoir les femmes de chambre comme partie intégrante de leur personnel.

Pour elles, les conditions de travail se sont considérablement dégradées à cause de l’externalisation. Entre la précarité, la baisse des salaires et la pression des hôtels, les problèmes sont nombreux. Pour les dénoncer, elles ont choisi de se rassembler sous une association officielle en 2016 : Las Kellys. Le nom n’a pas été choisi au hasard, il s’agit d’un jeu de mots avec “la Kelly, la que limpia”, que l’on peut traduire par « celle qui nettoie » en français. Le mouvement est tout d’abord né sur les réseaux sociaux en 2014. Quelques femmes de chambre venant de différents établissements de plusieurs villes d’Espagne ont commencé à échanger entre elles leur expérience de travail. Un an plus tard, elles s’organisent sous forme de groupes territoriaux à des points touristiques du pays, avant de devenir une véritable association.

Une dégradation des conditions de travail

Contacté par Equinox, Isabel Cruz, responsable communication de Las Kellys, nous explique qu’à Barcelone, les employées ont commencé à se réunir à Col·lectiu Ronda, un collectif d’avocats, qui offrait formations et consultations de groupes gratuites. « Nous avons beaucoup travaillé avec les collectifs féministes, associations de voisins, plateformes pour le droit à la santé, etc. (…) Ça a été une année très intense, de travail quotidien et de prise de conscience. Une grande partie du travail a été invisible mais indispensable pour arriver jusqu’ici ». Aujourd’hui, les Kellys se mobilisent à travers des actions et des rassemblements.

Pour illustrer ces mauvaises conditions de travail dans la ville, le Hilton Diagonal Mar Barcelone, « un hôtel emblématique », représente l’exemple parfait pour Isabel. Ce luxueux établissement se compose de 433 chambres réparties sur 20 étages. Les femmes de chambre qui travaillent sur place sont employées par External Outsourcing S.L. Vania, 49 ans, fait partie des anciennes. Elle raconte qu’« avant, une femme de chambre devait faire entre 14 et 15 chambres par jour. Tout d’un coup, on nous a informé qu’il fallait en faire à peu près 30 en 8 heures de travail, mais c’est impossible. Et sil nous faut 9h pour les faire, l’heure supplémentaire n’est pas rémunérée, c’est notre problème. »

Un salaire de 2 euros par chambre

Outre l’intensité du travail, les salaires ont baissé d’environ 40%. « Avant une femme de chambre gagnait entre 1.100 et 1.200 euros, maintenant c’est plutôt entre 700 et 800 euros (…) Les prix varient mais en rapport travail-horaires on nous paye maintenant environ 2 euros pour le nettoyage d’une chambre ». Au Hilton Diagonal Mar, elles sont une quarantaine à assurer ce service qui n’est pas de tout repos. « Il y a peu de temps entre le départ et l’arrivée des clients pour nettoyer, on doit aussi porter plusieurs kilos de linge et matériel et descendre les étages à pied ». Lorsqu’on aborde le sujet des pauses, Vania se montre lassée « la pause déjeuner si tu considères que tu as le temps tu peux la prendre bien entendu. Cependant, il est interdit de manger un sandwich sur place pour tenir (…) Beaucoup de femmes ont préféré démissionner pour ne pas se tuer ».

En effet, les soucis de santé sont nombreux. Le parti Podemos a révélé que 85,36% souffrent de lombalgie et 80,48% de douleurs cervicales, sans parler des problèmes musculaires, dépressions et de la fatigue permanente. Pour que ces conditions changent, Vania et ses collègues demandent à faire partie du personnel afin d’éviter « les contrats poubelles et pour avoir droit à la convention collective de l’hôtellerie ».

Une réduction des coûts

Pourquoi les hôtels ont-ils choisi d’externaliser les femmes de chambre? La crise économique, nous répond Vania. Pourtant, le Hilton ne connaît pas la crise. Selon elle « ils ont de l’argent pour faire des travaux et inaugurer une nouvelle piscine mais pas pour bien nous traiter ». Contacté par Equinox, le Hilton Diagonal Mar Barcelona opte pour la langue de bois. « Nous maintenons un fort engagement avec les pratiques responsables et éthiques, un environnement de travail positif dans l’hôtel conforme à la législation et la norme en vigueur. Nous prions les agences externes avec lesquelles nous travaillons de maintenir cet engagement avec nos employés qui travaillent dans nos installations » nous répond un porte-parole de l’hôtel. Nous n’en saurons pas plus en raison de l’affaire judiciaire en cours. Des employées ont saisi récemment la justice pour dénoncer ces conditions.

Bien entendu, le système d’externalisation n’a pas été choisi au hasard pour les hôtels. En juillet 2016, pour le journal El Economista, l’externalisation hôtelière est à son apogée pour le nettoyage, le pressing et le minibar. Parmi les avantages, il y aurait « une meilleure spécialisation et une économie des coûts », avec des frais fixes considérablement réduits. Pour plusieurs experts, 60% du personnel des hôtels sera externalisé d’ici 2019.

Le mouvement Las Kellys devient de plus en plus populaire. Il commence même à attirer l’attention des politiques. « Podemos a présenté quelques mesures pour défendre les femmes de chambre, nous n’avons pas encore eu l’opportunité de travailler avec eux, mais nous aimerions » nous confie Isabel Cruz.

En attendant que les choses changent, les Kellys continuent de se mobiliser. Lundi 27 février, jour du début du Mobile World Congress, elles seront devant le Hilton Diagonal Mar pour protester une fois de plus contre leurs conditions de travail.