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Ces Français de Barcelone qui oublient leur français

Mélanger le français et l’espagnol ou perdre ses mots, certains Français de Barcelone vivent ça au quotidien. L’immersion dans la capitale catalane leur fait oublier leur langue maternelle. Une situation classique pour certains chercheurs. Reportage.

Après quelques années de vie à Barcelone, certains expatriés en oublient leur français. À force de parler castillan ou catalan, les langues se mélangent et certains ne trouvent plus leurs mots. “Quand je dis la phrase « il y avait quatre chats » en français, je me rends compte que les gens en face de moi me prennent pour une folle” nous confie Audrey. Cette Française vit depuis 11 ans en Espagne, 9 ans à Barcelone. Elle a pour habitude de traduire littéralement des expressions espagnoles en français, comme “cuatro gatos”. Je dis aussi “il nous a vendu la moto” ou “j’ai perdu le bus””.

Audrey nous explique qu’elle parle 70% de son temps en espagnol et 30% en français. “Je parle français un peu tous les jours en semaine avec mes clients et le week-end jamais, sauf quand j’appelle ma famille”. Désormais, parler sa langue maternelle lui demande un véritable effort de concentration. “Si je suis avec des personnes bilingues devant moi, je vais mélanger les deux langues tout le temps, sans m’efforcer de rester dans une seule car c’est fatiguant. Ça sort comme ça vient. Cela ne m’arrive jamais quand je parle espagnol, car tout sort naturellement. En revanche, je dois faire un effort quand je parle français. Le plus dur est de se concentrer en réunion avec des clients pour parler un français correct sans faire d’hispanismes”.

Le constat est le même pour Marion. La jeune femme vit à Barcelone depuis 1 an et 9 mois. Elle parle plus espagnol que français dans son environnement du quotidien. “Je mélange très fréquemment les deux langues. Quand je parle francais je ne trouve pas mes mots et j’utilise du vocabulaire espagnol. Et lorsque je parle espagnol, je fais des traductions littérales du français qui ne signifient rien en espagnol.”

Gêne et solitude

Pour beaucoup de Français, il est impossible de perdre sa langue maternelle. Certains pensent que c’est un genre que certains expatriés veulent se donner ou qu’ils exagèrent tout simplement. Il n’est pas rare de faire l’objet de moqueries. “Il y a ceux qui pensent que c’est rigolo et d’autres qui disent que je me la pète” regrette Audrey. Elle raconte qu’elle vit souvent de grands moments de solitude. “Quand je suis en France, perdue dans mes pensées et je rentre dans un magasin en disant “Hola bon dia” avec le ton espagnol et que j’enchaîne avec un français sans accent. Tout le monde me regarde, je suis gênée”.

Mais maîtriser mieux la langue de son pays d’accueil peut être également synonyme d’une intégration réussie. Pour Marion, cet oubli de langue est plutôt positif. “Je trouve ça plutôt bien car cela signifie que j’intègre de mieux en mieux l’espagnol (…). Mais j’ai remarqué que tous les six mois je fais comme une « crise », une saturation de l’espagnol et je me sens fatiguée de parler cette langue”.

Peut-oublier sa langue maternelle?

Les cas d’Audrey et Marion sont loins d’être isolés. De nombreux expatriés se retrouvent dans cette situation en Espagne et dans d’autres pays du monde. Plusieurs spécialistes se sont penchés sur la question. Brigitte A. Eisenkolb est docteur en linguistique et psychologie et a réalisé une thèse sur le déclin naturel de la langue maternelle. Elle explique dans le journal La Croix que la langue étrangère apprise peut être dominante sur la langue maternelle. « Le fait d’être immergé dans un autre contexte social et linguistique peut entraîner une érosion de la langue maternelle. Il ne s’agit pas vraiment d’un oubli, mais d’un accès moins rapide au vocabulaire, la nouvelle langue entraînant une réorganisation cérébrale. » On aurait recourt directement à la nouvelle langue. 

Le fait de mélanger l’espagnol et le français dans une même phrase porte un nom: l’alternance codique, ou le code switching. Le cerveau crée une langue mixte pour combler le manque de vocabulaire dans l’une des deux langues. Mais qu’on se rassure, il n’oublierait pas entièrement sa langue maternelle chez les bilingues tardifs. Elle peut être effacée en partie mais pas totalement de sa mémoire. Des chercheurs du Neurological Institute and Hospital de Montréal ont utilisé l’imagerie cérébrale pour comprendre le fonctionnement du cerveau. Ce dernier conserverait les représentations apprises, même s’il n’est plus exposé à la langue maternelle.