[REPORTAGE] Barcelone, pourquoi tu sens si fort ?

Par le 13 novembre, 2017 Actu Barcelone

Barcelone rime avec tapas au soleil, vie nocturne en folie, ruelles atypiques inoubliables mais aussi odeurs désagréables dans la rue. Pourquoi tant de nuisances olfactives? Equinox a mené l’enquête. 

« On dit que chaque ville, chaque pays a son odeur » écrivait Baudelaire. Barcelone n’échappe pas à la règle. La capitale catalane ne se distingue pas uniquement par son architecture, son paysage ou encore ses rues. Les odeurs sont partie prenante de la ville.

En 2013, Victoria Henshaw, professeur d’urbanisme et auteure du livre « Smellscapes Urban », organise un parcours olfactif à Barcelone. Accompagnée d’experts, les moindres recoins de la ville ont été analysés, sentis et notés. Poubelles au coin des rues, graffitis sur les murs, la Rambla ou encore le marché de la Boqueria, rien n’a été laissé au hasard. « Le plus intéressant, ce sont les quartiers touristiques. Ici, ils sont nombreux et les odeurs sont multiples » explique Victoria Henshaw.

Au marché de la Boqueria, les spécialistes ouvrent grand leurs narines. L’odeur des fruits est jugée « agréable », même la charcuterie n’est pas déplaisante. Mais quelques mètres plus loin, c’est le drame. Il plane dans l’air un parfum d’urine. « Si on passe par le marché, il y a des arômes fantastiques et stimulantes mais malheureusement l’odeur d’égout ou d’excréments et autres est bien trop forte » annonce une des participantes. Le verdict est sans appel.

Contactée par Equinox, Maïlys Fredericq, consultante en gestion des odeurs pour l’entreprise Odournet et résidente à Barcelone, confirme : « il est difficile de connaître la source d’une odeur spécifique si elle n’est pas située dans une zone définie. Ici comme dans toutes les grandes villes, la pollution olfactive vient avant tout de la circulation, des égouts et des poubelles ».

Cocktail explosif : égouts, pollution et nourriture

Des jeunes informaticiens ont toutefois réussi à situer ces mauvaises odeurs. Les chercheurs ont crée un projet insolite « Smelly Maps ». Sur le même concept que Google Map, cette application consiste à cartographier les différentes odeurs urbaines. Après avoir visité sept villes, les créateurs de Smelly Maps ont répertorié les odeurs grâce aux informations divulguées sur Twitter, Instagram ou encore Flickr. Au total, près de 20 millions d’images et de tweets ont été analysés et retranscrits cartographiquement grâce à des mots clés, des hashtags ou des publications géolocalisées.

Découvrez l’odeur de votre rue en cliquant sur la carte Smelly Maps

Grâce à un jeu de couleurs, les cartes représentent les emplacements où les utilisateurs des réseaux sociaux ont signalé le plus d’émissions non naturelles, comme la pollution, (rouge) et naturelles (vert).

Mais ce n’est pas tout, Smelly Maps est capable d’identifier les odeurs dues aux poubelles, aux animaux, à la nature ou encore à la nourriture. Sans grande surprise, la majorité de cette contamination olfactive vient d’émissions non naturelles comme la pollution des voitures, avec des odeurs provenant des oxydes d’azote et des hydrocarbures.

Les égouts sont aussi des facteurs très importants. À Barcelone, il n’existe pas de réseau d’égout séparé pour les eaux usées et les eaux pluviales. Les deux eaux sont mélangées, les drains transportent essentiellement des eaux vannes qui sont issues des sanitaires. La rue la plus touchée par ces nuisances est la Carrer Arago, l’une des rues les plus larges de Barcelone. Elle comptabilise à elle toute seule plus de 90% de mauvaises odeurs dues aux raisons énoncées.

Pour le professeur en chimie et technologie de l’environnement Raúl Muñoz, le problème vient aussi des stations d’épurations. Les installations seraient trop proches des quartiers résidentiels.

Par ordre de présence, la nourriture est la seconde raison de ces mauvaises odeurs dans la ville. Les endroits touristiques sont les plus touchés comme la Barceloneta, la Rambla ou encore la Sagrada Familia.

L’odeur de cannabis est aussi très fréquente dans certains quartiers de Barcelone. La consommation privée étant autorisée en Espagne, il est donc courant de sentir l’odeur de la weed aux fenêtres des appartements mais aussi, et c’est normalement illégal, en terrasses ou dans la rue.

Des conséquences sur la santé

Même si cela prête à sourire, ces mauvaises odeurs peuvent avoir des conséquences dramatiques sur notre santé. C’est un problème qui ne fait qu’augmenter, surtout à Madrid et Barcelone si on en croit les nombreuses plaintes des citoyens.

Selon le professeur Raúl Muñoz, la pollution olfactive attendrait les 25% à Barcelone, alors qu’en Europe le pourcentage oscille entre 13% et 20%. « Les conséquences peuvent être très diverses, même si cela n’entraine pas directement une maladie, une exposition continue à ces mauvaise odeurs peuvent affecter de manière négative la santé » déclare l’expert. On parle de nausées, maux de tête, insomnies, perte d’appétit ou encore problèmes respiratoires.

En Espagne, selon les experts juridiques de Grupo Unive, les lois environnementales ne font que brève mention de ce genre de problème. Par conséquent, les réclamations et plaintes sont complexes mais nombreuses. A tel point que la mairie de Barcelone avec l’aide de Barcelona Ciclo del Agua, une entreprise barcelonaise de gestion d’eau, travaille actuellement sur les nuisances odorantes : « Nous avons pour objectif de fournir des propositions et des solutions technologiques pour éliminer ou/et minimiser ces problèmes. » Les résultats sont à paraître l’année prochaine.

 

 

 

Elisa Casson

Parisienne d’origine.
Journaliste Equinox Magazine et Radio.