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[ENQUÊTE] Barcelone, la capitale LGBT face à l’augmentation des agressions homophobes

Après une GayPride 2019 marquée par des agressions, un début d’année ponctué par une augmentation des violences homophobes et un nouveau siège du centre LGBTI Barcelona détérioré quelques jours après son inauguration, la capitale catalane ne semble plus être l’Eldorado rêvé de la communauté gay. Etat des lieux. 

Le 11 février dernier, la Commission des Droits Sociaux de la Mairie de Barcelone a approuvé à l’unanimité une Déclaration Institutionnelle dans laquelle elle « condamne l’augmentation des attitudes intolérantes envers le collectif LGBTI, fruit de postulats de certains partis d’extrême droite ». Bien que la responsabilité de la situation rejetée sur un secteur politique reste à prouver, il n’y a aucun doute en ce qui concerne l’augmentation en 2019 des violences faites aux homosexuels.

Dès le mois de janvier, le centre municipal de recours LGBTI a souffert une attaque homophobe, seulement quelques jours après son inauguration. Des messages tels que « Vous êtes morts » ou « Fuck LGBTI » étaient lisibles sur la façade de l’édifice, dans le quartier de Sant Antoni. La Maire de Barcelone, Ada Colau, qui avait inauguré le bâtiment, a alors déclaré à propos des responsables : « Ils doivent savoir qu’ils ne nous font pas peur, au contraire. Plus que jamais nous sentons la fierté d’être une ville diverse, et la joie d’aimer qui l’on veut et comme l’on veut. »

Quelques jours après, une agression homophobe contre un jeune homosexuel avait lieu dans la station de métro Urquinaona. La victime avait dénoncé son cas sur twitter avec une image de son visage en sang après l’agression. Il avait déclenché un élan de solidarité sur les réseaux sociaux.

La GayPride n’a pas été exempte d’agressions. Dans un McDonalds, un jeune était victime d’insultes homophobes à cause de sa tenue vestimentaire, devant la présence d’un garde de sécurité. Ce dernier avait reçu des propos tels que : « Te voy a hacer heterosexual a hostias ». Quelques semaines plus tard, c’était au tour d’un couple de femmes d’être agressé physiquement et verbalement dans le quartier Sant Martí, devant leurs enfants âgés de moins de 10 ans. Quelques mois auparavant, un autre couple lesbien recevait des coups dans le bus de Barcelone.

Ces différents actes s’inscrivent dans une augmentation des agressions homophobes enregistrées ces derniers mois. Selon Eugeni Rodríguez, président de l’Observatoire contre l’Homophobie, Barcelone vit « une recrudescence de violence ». Entre janvier et mai, l’Observatoire a été averti « de 70 agressions, soit une augmentation de 20 à 25 % » par rapport à la même période en 2018. 70 % des actes homophobes qui ont lieu en Catalogne se déroulent à Barcelone.

Rodríguez affirme également qu’il y a « un modèle préoccupant » qui tend à se répéter, celui d’agressions perpétrées par des adolescents mineurs le vendredi soir, dans un contexte de fête nocturne. Il déplore : « Comme société, nous ne pouvons pas permettre cela à cause de deux motifs : la sécurité de ceux qui souffrent ces attaques et parce que les agresseurs sont mineurs »Avec d’autres associations activistes, l’Observatoire a signé un appel pour dénoncer l’immobilisme de la Generalitat et demande que soit révisée la dernière loi contre l’homophobie datant de 2014. 

Barcelone, ville pionnière

Mais pour bien comprendre la situation des homosexuels aujourd’hui, un détour par le franquisme est nécessaire. Comme rappelé par l’historien Geoffroy Huard dans son ouvrage Les Gays sous le franquisme, la période de la dictature n’a pas été un moment propice pour le collectif LGBT en Espagne et en Catalogne. Les homosexuels étaient poursuivis pendant cette période en raison d’un article de la loi de Danger et de Réhabilitation Sociale qui ne fut modifié qu’en 1978. D’après l’historien dans un entretien accordé à Libération, le régime tentait d’imposer un modèle militaro-viril de la société, basé sur une exaltation de la famille, gardienne de valeurs conservatrices et chrétiennes.

Sous le franquisme, les gays sont donc considérés comme un danger pour l’ordre moral. Comme le détaille l’historien, ils sont alors interdits de réunion, d’enseignement en école primaire, incarcérés pour « actes contraires à la morale » et détenus dans des parties carcérales réservées, où se pratiquent parfois des expérimentations médico-psychologiques. Geoffroy Huard nuance toutefois la situation en rappelant que, malgré la « répression » en vigueur, il est difficile de parler de « persécution ». Il démontre dans son étude qu’une vie homosexuelle « très développée, visible et en partie tolérée par les autorités » existait à Barcelone.

Dès la mort de Franco, portée par La Movida, la communauté homosexuelle n’hésite pas à descendre dans les rues de la capitale catalane. La première manifestation gay permise en Espagne a lieu le 26 juin 1977 sur les Ramblas de Barcelone, impulsée par le Front de Libération Gay de Catalogne. 4.000 personnes défilent avant d’être violemment dispersées par la police.

La communauté homosexuelle de Barcelone semble être bien présente et active dans l’histoire contemporaine de la ville. Ce dynamisme précoce explique en partie le rang de ville gayfriendly dont elle fait preuve aujourd’hui.

Capitale gay-friendly

Décrite par certains comme la capitale gay du sud de l’Europe, Barcelone est sans aucun doute une destination préférée des expatriés et touristes homosexuels à travers le monde. Elle attire avant tout par un style de vie ouvert, avec une vie gay dynamique. Tout d’abord, les lieux gayfriendly sont nombreux dans la capitale catalane. Bien qu’il existe un quartier gay – le Gaixample – qui serait l’équivalent du Marais parisien, Barcelone plaît car la communauté LGBTI n’est pas enfermée dans un seul secteur. Les lieux gay sont présents un peu partout dans la ville, aussi bien dans le quartier de Gracia, avec le célèbre Chaps Gay Bar sur Avinguda Diagonal, que dans le Raval, où vous trouverez les mythiques Cangrejo, Madame Jasmine ou encore La Casa de la Pradera.

Mais Barcelone n’attire pas uniquement la communauté LGBTI par son activité nocturne. Les stations balnéaires gayfriendly sont également nombreuses, comme les célèbres plages barcelonaises la Mar Bella ou Sant Sebastià. La proximité avec Sitges, première station balnéaire gay d’Espagne, est aussi un point positif.

manifestation

Les événements culturels gayfriendly restent un autre point fort de la capitale catalane. Chaque été depuis 2008, Barcelone accueille l’une des principales célébrations de la communauté gay en Europe : Pride Barcelona. La ville vit au rythme des événements de protestation et de liberté pendant une semaine, se présentant ainsi comme un lieu de lutte pour les droits et la liberté de la communauté LGBT. Le Festival « Circuit » est aussi une preuve du dynamisme culturel LGBTI de Barcelone. Cet événement estival accueille une quarantaine de DJ pendant 15 soirées et des dizaines de milliers de personnes. Enfin, le Festival International du Film Gay et Lesbien, qui a lieu à l’Institut Français, est un autre témoin de l’effervescence culturelle de la ville autour des causes gay. 

L’ancrage de la communauté LGBTI dans la vie barcelonaise, qui prend ses racines dans une longue tradition d’ouverture, semble donc encore solide. Dans le dernier classement Huffington Post des 10 meilleures villes où vivre pour le collectif LGBTI, prenant en compte le travail, la qualité de vie, la tolérance et les loisirs et publié en mars dernier, Barcelone se hisse ainsi en septième position mondiale, et en première position espagnole.