Le lundi, Equinox laisse ses colonnes à une personnalité de Barcelone, experte de son domaine. Cette semaine, c’est Berta Segura, directrice de l’agence DMentes, spécialisée dans les nouvelles générations et l’innovation, qui prend la plume.
Je suis catalane, née et élevée à Barcelone. J’ai 47 ans et j’ai vu cette ville grandir, se transformer et muter tout au long de ma vie. Je suis passée de l’indifférence à la fierté, puis à la nostalgie, et aujourd’hui à la tristesse.
J’ai connu la Barcelone d’avant les Jeux olympiques. Une ville discrète, travailleuse, peu prétentieuse, qui tournait le dos à la mer et vivait beaucoup sur elle-même. Puis sont arrivés les Jeux olympiques. Et avec eux, une opportunité historique : Barcelone s’est embellie et s’est fait connaître du reste du monde à travers sa langue catalane, son architecture moderniste, son caractère innovant, sa gastronomie unique et son tarannà, ce « je-ne-sais-quoi » qui la rend si spéciale.
Je me souviens parfaitement de cette période. Le sentiment de fierté était immense. Barcelone est devenue un cygne. Du jour au lendemain, nous étions au centre du monde, observés avec curiosité, et, forts de notre fierté et de notre hospitalité, nous avons décidé d’ouvrir les portes de notre maison.
Pendant de nombreuses années, j’ai ressenti une profonde fierté lorsque des personnes venues d’ailleurs découvraient la ville. J’aimais leur faire connaitre Gaudí, le pain à la tomate, les skateurs du MACBA, les « gafapastas », le caga tió. Barcelone était belle et possédait une âme lumineuse et généreuse.
Mais quelque chose a commencé à changer.
À partir des années 2000, cette fierté a commencé à se fissurer. Le visiteur curieux a laissé place au tourisme de masse. La ville a commencé à se remplir, à saturer, à devenir peu à peu un produit. Barcelone a cessé d’être un lieu où l’on vit pour devenir un espace que l’on consomme. Et avec cela sont apparus la peur, le rejet, le sentiment que quelque chose d’intime était en train de se perdre.
Et cela, c’est notre responsabilité. Notre ambition d’être « la meilleure ville du monde » nous a conduits à ignorer les limites. La ville s’est mise au service du tourisme, reléguant le tissu local au second plan.
Ce n’était que le début. L’arrivée de la pandémie a provoqué un tournant inattendu. Le télétravail a permis à des milliers de personnes de choisir Barcelone comme lieu de résidence, attirées par un meilleur climat et une meilleure qualité de vie. Il n’y avait plus seulement des touristes : arrivaient aussi des expatriés, des nomades numériques, des professionnels et de nouveaux riches.
Le problème n’a pas été leur arrivée à Barcelone, mais la manière dont ils l’ont fait et continuent de le faire. Ils ne s’intègrent pas à la culture, ne s’intéressent pas à la langue, ne participent pas au tissu social. Ils vivent dans des ghettos invisibles, entourés de personnes comme eux, parlant anglais ou français, et exigeant que ce soit la ville qui s’adapte à eux, et non l’inverse.
À ce stade, la responsabilité est aussi la nôtre. Le caractère catalan a historiquement été hospitalier, serviable, conciliant. Nous avons appris à changer de langue pour accueillir, pour faciliter, pour ne pas déranger. Mais cette bienveillance s’est retournée contre nous.
À cela s’ajoute une question clé : le logement. Les salaires internationaux doublent, dans de nombreux cas, les revenus locaux. Cela a fait exploser les loyers et repoussé la population locale hors du centre. Le résultat est une ville gentrifiée, où les habitants sont déplacés vers d’autres quartiers, le petit commerce est remplacé par des marques globales, et le centre-ville devient un parc à thème sans identité.
Moi, en tant que Barcelonnaise, je me sens expulsée de ma propre ville. J’ai le sentiment que ma culture n’a plus d’importance, que ma langue n’est pas respectée, que mes traditions se transforment en « expériences de consommation », et que mes privilèges de citoyenne locale ont disparu. Et cela génère un profond sentiment de dépossession et d’injustice.
C’est pourquoi je souhaite conclure cet article par une invitation. À celles et ceux qui ont choisi Barcelone pour mieux vivre, je demande quelque chose de très simple : prenez soin de ce dont vous êtes tombés amoureux. Intéressez-vous à la langue, à la culture, aux traditions. Par respect, par curiosité, par envie d’apprendre. Car si ce qui vous a attirés disparaît, Barcelone cessera d’être spéciale. Et nous deviendrons une ville de plus, sans identité ni âme.
Nous sommes encore à temps. Mais seulement si nous cessons de la consommer et que nous commençons à l’habiter et à la ressentir véritablement.