lundi 23 février 2026

Comment (et pourquoi) j’ai osé quitter Barcelone

Le lundi, Equinox ouvre ses colonnes à des regards personnels sur Barcelone, l’Espagne et la vie locale pour une tribune libre. Cette semaine, c’est Isaure Cazaux-Devy, coach en transitions de vie et transitions professionnelles, qui prend la plume.

Image par Mohamed Hassan

Ça fait plus de 10 ans que je vis à Barcelone. Tout est parti d’un coup de foudre lors d’un week-end entre amis. Le soleil en hiver, la mer, la douceur de vivre et l’énergie barcelonaise m’ont tout de suite séduite. Je suis revenue quelques mois plus tard pour y poser mes valises. Depuis, je passe mes week-ends à la plage, je mange des tapas en terrasse au soleil, et je fais la fête avec mes amis barcelonais. Enfin… c’est ce que mes proches en France imaginent, eux qui me répètent que j’ai « tellement de chance » de vivre à Barcelone. En effet, j’ai la chance de vivre là où ils passent leurs vacances.

Mais Barcelone a un autre visage dont ils n’ont pas conscience. Et qui me pèse de plus en plus. Le bruit incessant m’épuise. Je ne supporte plus la chaleur estivale dans mon ático sans clim. Les hordes de touristes m’oppressent et me font fuir la ville 6 mois par an. Même après 10 ans ici, je ne me sens pas pleinement intégrée et je n’ai presque pas d’amis catalans. Et puis, il y a le gros point noir : ma vie professionnelle. Depuis 3 ans j’essaye de développer mon entreprise, sans parvenir à en vivre. J’ai dû reprendre un job alimentaire qui me bouffe et ne me plaît plus du tout. J’ai l’impression de faire du sur place, et c’est de plus en plus pesant.

En mars 2025, je pars à La Rochelle pour une formation. Le lendemain je vais me balader sur l’île de Ré, où j’ai passé tous les étés de mon enfance et où je ne suis pas revenue depuis dix ans. Je loue un vélo et traverse les marais en fleurs. En pédalant les cheveux au vent, je me sens libre et heureuse. Ça fait longtemps que je ne me suis pas sentie aussi vivante. J’arrive sur une plage pour pique-niquer. Et là, entre un jambon beurre et une part de flan, je m’effondre. Je pleure comme une enfant. Et une voix s’élève, du plus profond de moi : « Je veux rentrer vivre ici, à la maison »

La maison ? Après 10 ans à Barcelone et 15 ans à l’étranger, ça fait bien longtemps que je ne considère plus la France comme ma maison. J’ai toujours su que je vivrais ailleurs. Quand j’avais 14 ans et qu’on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais « partir ». J’ai construit ma vie autour de ce désir.

Aujourd’hui, c’est la France que je considère comme un pays étranger. J’en suis partie dès la fin de mes études. Alors retourner y vivre ? Pour aller où ? Y faire quoi ? Ça n’a aucun sens. Je repars à Barcelone le lendemain et j’essaye d’oublier cette petite voix. Mais les mois suivants, je perds pied. Mon job alimentaire me mène à un énième burn-out. J’ai de plus en plus de mal à me motiver pour faire des choses. Mon corps me parle, et j’enchaîne les petits pépins de santé. Et dès que j’essaye de me poser pour y voir plus clair, c’est toujours La Rochelle qui revient.

Début août, j’écris dans mon journal « Mon retour en France est inévitable ». Pourtant, une part de moi continue à résister. Rentrer en France me terrifie. Ma vie à Barcelone ne me fait plus vibrer mais… et si c’est pire là-bas ? Je sais ce que je quitte mais je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. Et puis, derrière la peur, il y a une autre émotion : la honte. Rentrer en France, c’est le signe que j’ai échoué. Ça fait mal.

En racontant ce que je traverse à mes amies, je me rends compte que nous sommes nombreuses à nous poser la question du retour. Nous sommes arrivées à Barcelone à 25 ou 30 ans. Nous avons adoré cette ville, et profité de tout ce qu’elle a à offrir. Mais aujourd’hui, à l’aube de nos 40 ans, Barcelone ne nous fait plus autant vibrer. La ville a changé. Nous aussi. On ne s’y sent plus vraiment à notre place.

Et puis, il y a celles qui ont déjà sauté le pas. Les copines entrepreneures qui, comme moi, se sont senties bloquées à Barcelone et ont fait le choix de partir. Je vois leur activité qui se développe en France, toutes les opportunités qui se présentent à elles… Ça me fait rêver… Barcelone, c’est la ville où je rêvais de vivre il y a 12 ans.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Je ne suis plus la même personne qu’à mon arrivée à Barcelone. Toutes ces années à l’étranger, toutes ces expériences pro et perso, toutes ces rencontres… m’ont changée à jamais. D’ailleurs qui suis-je vraiment aujourd’hui ? De quoi j’ai envie et besoin pour être heureuse ? Qu’est-ce qui me fait vibrer, rêver ? Je me lance dans une profonde introspection pour y voir plus clair.

En novembre, j’enchaîne deux pet sittings : un à Bordeaux et un à la Barceloneta. Mon séjour bordelais m’inspire professionnellement et m’ouvre de nouvelles portes. Je me rends compte à quel point je suis isolée et limitée à Barcelone. Pendant mon pet sitting barcelonais, je vis une semaine à côté de la plage et je partage des moments incroyables avec mes amies…

Je rentre chez moi complètement perdue. Si je reste à Barcelone, je sacrifie ma vie professionnelle. Si je pars, je sacrifie ma vie sociale. Je suis face à un dilemme. Et incapable de choisir. Je demande donc à recevoir un signe. La réponse ne se fait pas attendre. 3 jours après, on sonne à ma porte. C’est l’agent immobilier, qui m’annonce que l’appart où je vis est mis en vente et que je dois partir dans 4 mois.

En entendant ces mots, je sens un énorme poids quitter mes épaules. C’est fini. Je vais rentrer en France. Les semaines suivantes, j’oscille entre soulagement d’avoir pris une décision, excitation pour cette nouvelle vie française, et crises d’angoisse à l’idée de tout quitter.

A un mois du départ, je me sens aujourd’hui sereine et apaisée. Je profite de mes dernières fois à Barcelone, et j’ai énormément de gratitude pour tout ce que cette ville m’a apporté. Il y a 15 ans, j’ai osé quitter la France. Aujourd’hui, j’ose y revenir. Je n’ai plus besoin de fuir, ni de me réinventer ailleurs. Après toutes ces années à l’étranger, j’ai compris que le bonheur ne dépend pas uniquement du lieu où nous vivons. Notre place ne se trouve pas sur une carte. C’est à nous de la créer. Et cela commence par oser suivre notre cœur, et être fidèles à qui nous sommes vraiment.
 

Conférence débat:
Oser quitter Barcelone

Comment reconnaître qu’un cycle se termine et faire la paix avec l’idée de partir

 
Jeudi 19 mars de 18h30 à 20h
L’Occasion Rêvée  126 TRAVESSERA DE GRACIÀ

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