Qui se cache derrière ces petites cabines de loterie de Barcelone ?

Chaque matin depuis quinze ans, cet ancien camionneur ouvre sa cabine verte au même coin de rue. Derrière le comptoir de la ONCE, il y a un homme qui a tout perdu, et qui continue.

Il arrive par le train de Montcada i Reixac, dix minutes de trajet, quinze minutes à pied. Toujours vers huit heures du matin, malgré les retards du train. Dans le quartier de Navas, à Barcelone, Julian pousse la porte de sa cabine verte, dispose ses billets, réajuste chaque produit à sa place.

Le nettoyage a eu lieu la nuit, une entreprise passe trois fois par mois pour ne pas perturber les ventes. Lui remet tout en ordre, seul, méthodiquement. Puis il attend. Les premiers clients ne tardent jamais.

Un poste fixe, une vie de quartier

Julián travaille pour la ONCE, l’Organisation Nationale des Aveugles d’Espagne, depuis le 11 février 2011. Quinze ans exactement. Au début, il allait partout : couvrir les absences, remplacer les malades. « Au début, un peu partout », dit-il en souriant. Puis il a obtenu ce poste fixe, dans le quartier de Navas, à Barcelone, il y a plus de dix ans. Il aurait pu demander un emplacement plus rentable. Il est resté là.

« Les gens me connaissent, m’aiment, prennent soin de moi. » Quand il ne vient pas, ils s’inquiètent, demandent ce qui s’est passé. Ce coin de rue est devenu le sien, et lui le leur.

La vie d’avant, interrompue

Julian avait 39 ans quand le médecin lui a annoncé qu’il ne pouvait plus travailler. Camionneur de métier, titulaire du permis marchandises dangereuses, il se sentait au sommet de ses capacités. Le diagnostic est tombé comme une sentence : rétinose pigmentaire, maladie dégénérative héréditaire. Les cellules de la rétine cessent progressivement de fonctionner. Elles meurent, et ne se régénèrent pas.

« Je ne voulais pas d’un arrêt. Je voulais continuer », se souvient-il. Le médecin n’a pas laissé le choix. Aujourd’hui, Julián ne voit que droit devant lui « comme si je regardais par le canon d’un fusil », explique-t-il. Tout ce qui est sur les côtés disparaît. La conduite est devenue impossible. La vie d’avant aussi.

La ONCE, une bouée pour des milliers de personnes

C’est là que la ONCE est entrée en jeu. Fondée dans les années trente avec un permis d’État pour fonctionner comme loterie nationale, l’organisation a d’abord été créée pour les personnes aveugles, avant d’élargir sa mission à toutes les formes de handicap. Aujourd’hui, elle emploie des milliers de vendeurs à travers toute l’Espagne, finance des écoles, des aides sociales, des outils adaptés.

Pour y travailler, il faut un certificat officiel de handicap délivré par l’État, avec un pourcentage minimum reconnu. Julian l’a obtenu, postulé, et décroché un poste. « Pour une personne comme moi, ça a été fondamental. Je me suis senti utile », dit-il ému. Sa rémunération est divisée en deux : une part fixe identique pour tous, une part variable selon les ventes.

En février dernier, il a appris un lundi matin que le billet vendu la semaine précédente, sorti de sa machine sans qu’il le sache, était le grand gagnant du dimanche. Un million et demi d’euros au total, dont trois cent mille versés au comptant. « Une satisfaction énorme », dit-il enthousiaste.

Un livre écrit en vingt jours

Le 15 décembre dernier, Julian a perdu sa femme. Il en parle calmement, avec cette façon qu’ont certaines personnes de porter les choses les plus lourdes sans les lâcher. « C’était la goutte qui a fait déborder le vase. » Les psychologues qu’il consulte lui disent qu’il n’en guérira pas, qu’il devra apprendre à vivre avec. « Pour l’instant, je n’y arrive pas. Elle me manque énormément. »

Alors il a écrit. Lui qui n’écrivait pas même sa liste de courses. Les yeux brillants, la voix qui se pose, il raconte comment les mots sont venus seuls, la nuit, sans qu’il les cherche. Vingt jours. Un livre entier en vingt jours. « Ça m’est sorti de l’intérieur. Ce n’était pas réfléchi. » Il marque une pause. Le titre envisagé : La beauté invisible.

Un récit de leur histoire, de leur famille, de ce mariage qu’il peine à décrire sans que les larmes montent, « merveilleux, magnifique, divin », dit-il, les mots sortant lentement, comme s’il les pesait un à un. « Je ne voulais pas que ça s’oublie. »
La publication est prévue dans les deux prochains mois.

Trouver du bon dans le malheur

Si Julian devait donner un conseil, à ses enfants de 37, 35 et 28 ans qui, dit-il, l’adorent et veillent sur lui, ce serait celui-ci : vivre intensément, aimer sans retenue, donner sans compter. « Tout ce que tu donnes te revient un jour. » Et face aux coups du sort ? Il cite une série américaine, This Is Us, et une phrase qu’il n’a pas oubliée : si la vie vous donne des citrons, apprenez à faire de la limonade.

« De tout le malheur, de toute la malchance, essayer d’en tirer une expérience positive, trouver quelque chose de bon. Moi, j’ai écrit un livre. D’autres font autre chose. Mais l’important, c’est que cette douleur ne reste pas enfermée. Il faut lui donner un sens, une sortie. Parce que ça ne se surmonte pas. On apprend à vivre avec. »

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Image de Anaïs Bertrand

Anaïs Bertrand

Diplômée de l’ESJ Paris, Anaïs Bertrand est journaliste à Barcelone depuis plus de dix ans. Elle collabore également avec Radio France, France Télévisions, M6 et Canal+, où elle couvre l’actualité espagnole sous ses angles politique, social et culturel.
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Anaïs Bertrand

Diplômée de l’ESJ Paris, Anaïs Bertrand est journaliste à Barcelone depuis plus de dix ans. Elle collabore également avec Radio France, France Télévisions, M6 et Canal+, où elle couvre l’actualité espagnole sous ses angles politique, social et culturel.
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