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R. Onses: Le Pont d’Argelès

Dans Tribune Libre, Equinox Magazine laisse ses colonnes à des personnalités de Barcelone ou d’Espagne, pour des réflexions sur toutes sortes de sujets et sans aucune censure. Richard Onses est Docteur en Économie et ancien candidat à la diputation de la 5ème circonscription des Français établis hors de France

Photo llorenç1

Franchement je ne sais pas s’il y a un pont à Argelès-sur-mer (66), il y a surtout une plage où mon grand père espagnol a vécu deux ans dans un camp pendant la guerre d’Espagne. Le « Pont », titre de cette tribune, fait référence à un film Le Pont de Cassandra, et surtout à un personnage très mineur du film, un vieux juif qui se trouve embarqué dans un train en quarantaine, dans les années 70, mais qui est dévié par les autorités et orienté vers un vieux pont près d’un ancien camp polonais, un pont qu’il ne veut pas revoir.

 J’ai la désagréable impression depuis un certain temps que nous sommes embarqués, nous citoyens qui vivons en Catalogne, et quel que soit notre avis sur le sujet, dans un train en mouvement vers une destination qui nous renvoie dans le passé et qui comporte un certain risque, celui par exemple de la division humaine bien pire que celle du territoire. Essayons de faire un travail d’analyse des différents points de vue dans ce sujet qu’est l’indépendance de la Catalogne, puisqu’il convient au moins de donner un nom aux choses si on veut commencer à trouver une solution.

Pour le lecteur français, une analogie est de mise avec la bataille de Muret, le 12 septembre 1213, il y a exactement 800 ans. Le Roi de France utilise l’argument du catharisme pour envoyer les croisés réduire les Occitans. Simon de Montfort tue le Roi d’Aragon Pierre II, le beau frère de Raymond VI Comte de Toulouse. La France termine son unification, à un moment où elle unifie aussi de nombreux Comtés comme celui de Champagne. Pourtant qui à Toulouse aujourd’hui en 2013 penserait que « Tolosa » n’est pas la France, que Muret est à Toulouse ce que la guerre de succession (et non « sécession » comme certains disent) est à Barcelone, c’est-à-dire la date de son annexion à l’Espagne (11 septembre 1714 selon cet avis) de la même manière que le 12 septembre 1213 serait la date d’annexion de Toulouse à la France? Quid de la France sous Clovis ? Quid de la France sous Charlemagne. Quid de la France du temps des gaulois, du temps des gallo-romains ? La France serait donc née en 1213 ?

 Dire de la même façon que l’Espagne est née de l’unification de la Castille et de l’Aragon en 1469 avec le mariage des rois catholiques, c’est encore oublier les Ibères et les Celtes cinq siècles avant JC, l’Hispanie Romaine avec ses empereurs espagnols Trajano ou Hadriano, les Wisigoths de Tolède avec Léovigilde et Wamba, c’est oublier la reconquête surtout après le 11ème siècle, l’union du Comté de Barcelone au Royaume d’Aragon en 1137, mai aussi les Asturies, la Cantabrie, la Castille, la Navarre…

Soit, changeons d’optique, admettons que nous sommes en présence de deux peuples différents qui ne peuvent plus se supporter. Certains catalans se considèrent définitivement différents des autres espagnols, comme le disait Jordi Pujol dans son étude l’Immigració : problema i esperança de Catalunya – 1958 réédition de 1976 , je cite, « l’homme andalou n’est pas un homme cohérent, c’est un homme anarchique. C’est un homme détruit qui a faim depuis des centaines d’années, et qui vit dans un état d’ignorance et de misère culturelle, mentale et spirituelle…si par la force du nombre il arrivait à dominer la Catalogne, il la détruirait ».

Le problème est là : comme le disait Valenti Almirall, un des fondateurs du catalanisme dont une place porte le nom à Barcelone, dans son livre Lo Catalanisme en 1886 : « tandis que nous les Catalans étions capables de reconquérir nos territoires en entrant sous la bénéfique influence arienne des Francs, la Castille passait de nombreux siècles dominée par les sémites arabes et berbères ce qui explique la différence radicale et incompatible entre nos deux peuples». Dernier exemple enfin avec Enric Prat de la Riba, dans son livre La Nacionalidad Catalana, qui nous dit «la castellanisation de la Catalogne n’est qu’une croûte superposée qui se brise en quartiers et saute pour laisser apparaître intacte, immaculée, la pierre indestructible de la race». Il a aussi une place à son nom à Barcelone. Sans commentaire.

Le fait est que le Comité des Sages qui a rendu son rapport propose cinq solutions s’attendant à ce qu’elles soient toutes rejetées par Madrid, car illégales en l’état de la loi, et une solution de dernier recours, qu’il semble recommander, appelée Via Kosovo, qui consiste en la DUI, Déclaration Unilatérale d’Indépendance. La dernière fois qu’elle a été utilisée en 1934, la Catalogne a perdu son autonomie le jour même.

Face à l’arsenal juridique espagnol, qui va de l’article 2 qui établit d’indissolubilité de l’unité de l’Espagne à l’article 155 qui permet de supprimer l’autonomie en cas de mise en péril du pays par l’action de cette région, et à l’article 8 de la Constitution qui permet de préserver l’intégrité territoriale du pays, tout en passant par le code pénal et en particulier l’article 472.5 sur la rébellion, l’art. 544 sur la sédition, je ne vois pas où nous mène ce train qui est composé de différentes actions comme la banalisation de drapeaux sécessionnistes, la chaîne pour l’indépendance avec un demi million de personnes… Bouger des millions de personnes en sachant que l’on ne sait pas exactement comment « finit le film » est à mon humble avis au minimum risqué.

Le problème n’est pas de savoir jusqu’où peuvent aller les Catalans pour être indépendants, mais jusqu’où peut aller l’Espagne pour ne pas perdre la Catalogne et le Pays Basque, car perdre la Catalogne c’est immédiatement perdre le Pays Basque. Tout homme en situation de danger, par exemple une blessure à un bras, accepterait une amputation. Mais qui accepterait de se faire amputer des deux bras? Ce sont là les deux sorties sur l’Europe de l’Espagne, la sortie de San Sébastian et la sortie de la Junquera. Logistiquement, stratégiquement, industriellement, pour ses ventes agricoles, l’Espagne ne peut pas perdre et la Catalogne et le Pays Basque ensemble. Or la perte de l’un entraîne la perte de l’autre. Ainsi le 11 septembre 2013 une chaîne humaine basque était attendue à Barcelone aux côtés de la chaîne humaine catalane.

C’est pourquoi une sortie unilatérale ne sera jamais reconnue par l’Espagne, de la même façon que l’Espagne n’a jamais voulu reconnaître le Kosovo pour ne pas créer un précédent. La sortie de la Catalogne par une déclaration unilatérale c’est la sortie de la Catalogne de l’Union Européenne, comme l’a confirmé le président européen Manuel Barroso. Elle devra se mettre « à la queue » et demander 28 reconnaissances. C’est aussi en parallèle l’enclenchement par l’Espagne de son système légal (art 155 d’abord, ensuite l’art 8 de la constitution et éventuellement l’art 455 du code pénal). C’est au bas mot 5 à 10 ans d’incertitude pour tout investissement industriel, mais au-delà de ça, c’est la résurgence du passé.

Longtemps on nous a vendu la guerre d’Espagne comme une opposition rouges-bleus, gauche- droite, cléricaux-anticléricaux. C’est aussi l’Espagne Carliste opposée à l’Espagne Bourbonne. Mais c’est aussi l’Espagne des autonomies, Catalane et Basque, face à l’Espagne unioniste. En 1934, lors de la déclaration unilatérale catalane, les autonomies étaient à leur maximum de décentralisation. Mais il est plus pratique de rejeter 100% de la faute de la guerre aux Russes et aux fascistes et nier que les nationalismes sont aussi pour une partie à la base de la guerre civile espagnole de 1936.

Aujourd’hui à Barcelone, celui qui n’est pas indépendantiste n’est pas un bon catalan.A Madrid par contre on pense encore que c’est « un farol », du bluff pour essayer d’avoir un meilleur accord fiscal. Ce que je vois en tant qu’observateur, c’est que des millions de personnes se mettent en mouvement et que lorsqu’il faudra leur expliquer que la loi est là, après leur avoir dit comme le Comité des Sages que la loi démocratique est au-dessus de la loi du pays, qu’il faut mettre l’Espagne et l’Europe devant un « fait accompli » mais démocratique, bien qu’illégal, il sera difficile de stopper ce train.

Enfin, à une époque où nous serions censés construire l’Europe, et nous regrouper autour de la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, je vois que grandit le sentiment de racisme. Convaincre la masse que « je suis Catalan donc je ne suis pas Espagnol », « Madrid nous vole », ou comme on disait pour ce pauvre homme dans son train vers le Pont de Cassandra « le juif nous vole ». Je suis Français d’origine espagnole, mais penser que certains Espagnols renient d’autres Espagnols me révulse. Je suis fier d’avoir du sang catalan, valencien, des Baléares aussi, et s’il s’y était mêlé du sang juif de Tolède ou du sang arabe ou berbère de Grenade, « bienvenido sea », qu’il soit le bienvenu. L’Espagnol est un mélange. Il est Ibère et Celte à la base, influencé sur les côtes par les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois, envahi par les Romains puis les Wisigoths, occupé par les Arabes et les Berbères en coexistence avec des Sépharades, enrichi par des Galiciens, des Basques et des Catalans, et alors?