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TV3 dans la ligne de mire du gouvernement espagnol

independance catalogne

TV3, la chaîne publique catalane est dans l’oeil du cyclone.

Le service public audiovisuel catalan, comme la télévision TV3 et Catalunya Ràdio, sera-t-il la prochaine victime de l’article 155 de la Constitution qui suspend les compétences de la Catalogne? En principe, le vote du 27 octobre dernier par le Sénat espagnol autorisant l’application de l’article 155 ne contemple pas une intervention du gouvernement central dans la gestion de TV3. Cependant, il n’était pas prévu que les indépendantistes ne soient pas en mesure de former un gouvernement après plus de 100 jours de négociations.

Par ailleurs, l’agitation des déplacements internationaux de Carles Puigdemont et les blocages dans les rues de Catalogne par les Comités de défenses de la République sont deux éléments pondérables. Le gouvernement de Mariano Rajoy et les partis politiques en faveur de l’unité de l’Espagne estiment que ces deux derniers éléments sont boostés par TV3. Alors qu’il n’y a plus de gouvernement en Catalogne, que les Mossos d’Esquadra sont sous le contrôle espagnol, que les partis indépendantistes sont déboussolés, le seul actif en faveur du séparatisme reste TV3, estiment conjointement le Partido Popular (PP) et Ciutadans (CS), les deux partis qui se disputent le discours le plus ferme contre le souverainisme catalan.

TV3, chaîne nationale ou nationaliste ?

Nombreux sont les cercles madrilènes qui n’ont jamais vraiment accepté que la Catalogne dispose de son propre service public audiovisuel, créé sous l’impulsion du président Jordi Pujol au début des années 90. Pour les partis favorables à l’unité de l’Espagne, TV3 est suspecté d’être un média de masse d’endoctrinement nationaliste. De nombreux griefs sont soulevés. Par exemple, le fait que chaque année, TV3 retransmette en direct et en intégralité la manifestation indépendantiste de la Diada le 11 septembre. Lors des derniers Jeux olympiques de Rio, TV3 avait séparé les athlètes espagnols et catalans dans la répartition des médailles. Les sportifs apparaissaient systématiquement avec le drapeau catalan dans le bandeau sous-titrant leur nom.

TV3 est aussi connue pour ses dérapages contre l’Espagne. Lorsque le Tribunal constitutionnel espagnol a suspendu la loi catalane sur la pauvreté énergétique qui permettait de ne pas couper le courant aux familles en difficulté, la journaliste Empar Moliner a voulu protester. Pour que les familles sans courant puissent se réchauffer, elle a donné une “astuce”:  faire du feu en brûlant la Constitution espagnole. Des paroles aux actes, la journaliste a fait flamber en direct un exemplaire de la Constitution, soulevant une tempête de protestations dans toute l’Espagne.

Comme TV3 est une télévision publique, sa direction est nommée par le pouvoir institutionnel. En l’espèce par une commission du Parlement catalan. De fait, c’est la majorité au pouvoir qui nomme le directeur de la chaîne. L’actuel chef de TV3 est Vicent Sanchis, un très proche d’Artur Mas. Le directeur est sous l’accusation permanente des médias de Madrid et il a répondu  “que oui il était indépendantiste, mais que ça ne l’empêchait pas de faire son travail correctement, et que l’on ne demande jamais aux journalistes en faveur de l’unité de l’Espagne de se justifier.”  

Mónica Terribas, icône journalistique de Catalogne, qui durant quelques années fut directrice de TV3, explique que la chaîne sait résister aux pressions gouvernementales. Évoquant David Madi, le bras du droit du président Mas lorsque celui-ci était président de la Generalitat, Terribas analyse que “Madi a toujours fait deux erreurs: croire que tout ce que tu dis à la télévision entre dans le cerveau des gens et les incite à voter. Il croit aussi que si tu changes les directeurs, tu changes le média. Ce n’est pas vrai. Les rédactions ont une identité de la culture du travail. TV3 et Catalunya Ràdio assument un rôle de service public et sont très fiers de ça”. 

L’avenir de TV3 en danger

TV3, dans les semaines qui viennent, doit faire face à deux écueils. Le premier est financier. Dans un coup bas, le ministère des Finances espagnol de Cristóbal Montoro a subitement décidé de changer les règles régissant la TVA entre les télévisions et les fournisseurs de programmes. Grâce à une tolérance du ministère des Finances, les chaînes n’étaient pas dans l’obligation de facturer la TVA aux boîtes de production créant des programmes. ll y a quelques semaines, le ministère établit une nouvelle règle et réclame à TV3 la somme de 167 millions de euros. Asphyxier la chaîne financièrement paraît plus rapide et efficace que via l’article 155. TV3 ne peut pas payer ce montant. Mais la responsabilité n’incombe pas qu’à l’État espagnol.

Si les indépendantistes formaient un gouvernement, une enveloppe budgétaire exceptionnelle serait allouée à la chaîne pour régler sa facture. Dans le cas contraire, TV3 va devoir arrêter ses émissions phares. L’hécatombe a commencé en janvier avec la suppression du talk show des après-midis: Tarda oberta. La star de TV3, l’animateur producteur Toni Soler, pourrait voir disparaître toutes ses émissions:  Polònia (l’équivalent des Guignols catalans mais avec de vrais acteurs), Krakovia (même concept mais avec les joueurs de foot) et son talk-show hebdomadaire Està Passant. Visiblement contrarié que le camp indépendantiste ne forme pas de gouvernement ce qui sauverait ses programmes, Toni Soler a brûlé, officiellement sous le coup de l’humour, un portrait de Carles Puigdemont en direct sur TV3.

Le deuxième danger pour TV3 est politique. Depuis les manifestations catalanes des Comités de défense de la République, les partis unionistes sont à l’unisson pour dénoncer la couverture médiatique de la chaîne publique, qui aurait laissé trop de temps d’antenne aux images de manifestations. Une accusation purement subjective qui ne repose sur aucune statistique concrète. Il n’empêche que la vice-présidente du gouvernement espagnol demande au Parlement catalan de « débattre sur le sectarisme de TV3 » , tandis que Ciutadans attaque le directeur de TV3 à longueur de tweets menaçants. Ici même constat, sans gouvernement catalan en fonction, TV3 se trouve sans protection.

La chaîne a battu ses records d’audience depuis la crise indépendantiste avec 14% d’audience.