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Portrait de femme à Barcelone: Mònica Terribas

Mònica Terribas est l’une des journalistes les plus reconnues en Catalogne. A 50 ans, elle dirige et anime depuis 2013 le programme El matí de Catalunya Ràdio. Satisfaite de la démocratisation de l’information, cette passionnée et professionnelle des médias a vu évoluer le journalisme. Mònica Terribas se confie également sur la place des femmes dans la société et ce qu’il faudrait changer en faveur de la parité homme femme. Rencontre.

Photos: AR/Equinox

Equinox’Elles: Vous êtes journaliste, vous avez d’ailleurs obtenu une licence journalisme à l’université Autònoma de Barcelona, c’était une vocation de faire ce métier ?

Mònica Terribas: Oui, j’étais très jeune quand j’avais déjà cette illusion que ce métier permettait d’aider à comprendre la réalité dans laquelle nous vivons et à la raconter. J’ai toujours vu le journalisme comme étant un moyen de cohésion dans la société et aussi une façon de partager les problèmes que nous avons.

En 30 ans de carrière, est-ce que vous avez observé une évolution de la profession en Catalogne et dans le reste de l’Espagne ?

Je suis journaliste depuis que j’ai 19 ans et j’ai aujourd’hui 50 ans. C’est un domaine qui a beaucoup évolué. Il faut que j’admette que quand j’ai fait mon mémoire sur les médias de communication et comment à évoluer la participation de la société à la télévision, on était au début des années 90. On s’est rendu compte que les intellectuels étaient en train d’abandonner la sphère publique, leur rôle de contribution aux moyens de communication de masse, comme la radio ou la télévision. La raison? Car la radio comme les médias étaient en train de se commercialiser beaucoup. Les audiences étaient la priorité. On a pu l’observer avec l’évolution des débats à cette époque là.

Nous sommes dans une société qui a chaque fois résiste plus, les messages sont très courts et très simples et n’approfondissent pas les questions. Le métier a évolué comme un modèle mercantiliste où les objectifs économiques des médias priment sur tout le reste. On abandonne, parfois consciemment, la volonté de service public. On est très préoccupés par le fait qu’il y ait ingérence politique ou non, quand le plus grave qui est en train d’arriver au journalisme est la dépendance économique des entreprises et les intérêts des propriétaires.

L’autocensure existe c’est le pire qui puisse arriver dans le journalisme

Est-ce vous pensez qu’il y a plus de censure aujourd’hui ? Par exemple, avec des réseaux sociaux comme Twitter qui génèrent plus de réactions directes ?

Non, c’est impossible qu’il y ait de la censure. Mais il y a de l’autocensure, ce qui est le pire qui puisse arriver dans ce métier. C’est très différent. Il existe des cas en Espagne où un média choisit de ne pas parler d’un thème, ce qui influence les journalistes de la rédaction. Ça arrive, par exemple il y a plusieurs personnes qui ont démissionné de la télévision publique espagnole car elle essayait de censurer de l’information. Mais ce qui se passe aujourd’hui c’est l’autocensure. Il existe des scénarios de fragilité économique, des contrats précaires, des personnes qui ne disent rien car elles ont peur de perdre leur emploi et donc ne souhaitent pas contredire l’entreprise ou leur supérieur.

Mais dans un contexte où toute la communication est instantanée et 24h24, il est impossible d’éviter qu’une publication sorte. Ce qu’il se passe, c’est que les médias traditionnels continuent de penser qu’ils ont une influence sur la sociéte, alors que de moins en moins. Les gens ont l’esprit critique, ils cherchent l’information, la consomment et la comparent. L’idée de l’élite qui influence à travers les journaux, qu’un article peut changer la vision politique du monde est terminée. Heureusement que c’est terminé.

Le journalisme actuel est influencé par l’instantanéité et les réseaux sociaux.

C’est bénéfique qu’il en soit ainsi, car on est en train de passer au-dessus de l’influence des réseaux sociaux. Ce qui est important, c’est que l’information se démocratise, que nous pouvons détecter ceux qui mentent, poursuivre l’incitation à la haine, les agressions virtuelles et les fausses identités. C’est beaucoup mieux qu’il y ait aujourd’hui la libre circulation de l’information, plutôt que seulement quelques médias qui disent ce qu’il faut penser.

Pour cette interview, on m’a dit que vous ne souhaitiez pas parler de politique, est-ce pour éviter des polémiques ?

Non ce n’est pas pour éviter les polémiques, c’est parce que je suis journaliste dans un média de service public, je le répresente. Ce que je dois dire je le dis dans mon émission “El matí de Catalunya Ràdio.” Je ne participe à aucun rassemblement, je n’écris pas d’article, je ne collabore pas avec des programmes de télévision ou de radio.

Vous avez commencé dans les médias en travaillant chez Cadena 13 ?

J’ai été un an à Cadena 13 quand j’étais très jeune. Ensuite, j’ai collaboré avec beaucoup d’émissions de télévision, j’ai toujours été freelance. Je n’ai jamais fait partie d’une structure de télévision ou de radio. J’ai travaillé pour différents projets et entreprises. Et en 2008 on m’a proposé d’être directrice de TV3, poste que j’ai occupé jusqu’en 2012.

Depuis septembre 2013, vous dirigez le programme El matí de Catalunya Ràdio, vous avez reçu le prix Ràdio Associació de Catalunya comme meilleure professionnelle de radio pour “votre parcours et capacité journalistique démontrée”, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Durant ma vie professionnelle, j’ai recu plusieurs prix comme le prix National de Journalisme en 2003. Ces prix font plaisir, sur le moment tu le partages avec ton équipe. La vérité, c’est que ces cinq dernières années à Catalunya Ràdio ont été très difficiles avec la politique. Les médias publics ont été utilisés pour faire des débats, nous nous sommes retrouvés au milieu de la bataille. Pouvoir partager un prix qui est une chose positive entre toutes les choses horribles qui se passent, pouvoir partager une chose positive avec une équipe humaine qui travaille toute la journée sur ce programme, c’est un plaisir. Mais rien de plus. Les prix n’ont pas beaucoup d’importance. Ils sont là pour dire que c’est quelqu’un qui l’a reçu et pas un autre. Quand tu le reçois, tu dois regarder pourquoi on te le donne, c’est-à-dire qui est récompensé en réalité et qui ne l’est pas.

Vous pensez l’avoir reçu pour ce type de raison ?

Non mais je dis juste que dans la vie tu dois toujours savoir où tu vas et qui tu es. Et les prix ne signifient rien car si le lendemain quelqu’un ne fait plus bien son travail alors qu’il a reçu de nombreux prix, ces derniers n’ont plus de sens.

Les hommes choisissent des hommes pour diriger

Vous avez travaillé dans la presse, télévision, radio, vous êtes également professeur titulaire au Département de Communication de l’Université Pompeu Fabra, et faites partie d’un groupe de recherche en communication audiovisuelle, c’est important pour vous de faire du journalisme sur des supports différents ?

J’aime beaucoup le journalisme et c’est ma vocation. Je suis professeur à l’université depuis 1993, mais la partie recherche je l’ai délaissé car les journées durent seulement 24h. Je collabore ponctuellement avec mes collègues de l’université pour des projets concrets. Donner des cours j’adore car c’est recevoir toute l’énergie de la génération qui va faire mieux que nous. Ils me montrent ce qu’ils pensent aujourd’hui de ce métier, leur logique, leur déontologie, quelles priorités et inquiètude ils ont. Ils t’aident à voir ce que sera le futur du métier. Au final, j’ai commencé à donner des cours quand j’avais 22 – 23 ans à l’université et j’ai donc vu beaucoup de générations de journalistes défiler. Je les ai vu grandir et c’est l’une de mes plus grandes satisfactions dans ce métier. Certains travaillent même avec moi aujourd’hui.

En France, des journalistes femmes du journal Le Parisien ont lancé un mouvement (le texte les 77) pour dénoncer que les postes de directeurs de rédaction sont essentiellement occupés par des hommes, qu’en est-il de la situation en Catalogne ?

Exactement la même. Dans toute l’Espagne, il n’y a qu’une femme qui est directrice d’un journal. Ça fait un an et demi et elle est directrice du journal catalan Ara. J’ai été éditrice générale d’Ara pendant un an et directrice de TV3, mais j’ai été la seule femme directrice de TV3. Il n’y a pas d’autres directrices de média, le problème est exactement le même dans toute l’Europe. Dans les postes à responsabilités il n’y a que des hommes. Les femmes occupent toujours une seconde position. Pas que dans le journalisme, partout. Les hommes choisissent des hommes pour diriger.

Pourtant, dans les écoles de journalisme, ce ne sont pas les femmes qui manquent.

Le pourcentage de femmes diplômées de journalisme est supérieur à celui des hommes, mais le problème c’est une fois qu’elles arrivent au sein d’une structure. Elles travaillent, deviennent sous-directrices mais les hommes sont ceux qui prennent les décisions. Par exemple, dans ma structure actuelle: le président est un homme, le directeur de TV3 est un homme, le directeur de Catalunya Ràdio est un homme, le directeur de la rédaction est un homme, le directeur de la rédaction de TV3 est un homme.

Les femmes doivent se lever pour s’affirmer

La parité homme femme est un sujet qui s’applique à des nombreuses sphères de la société, en politique par exemple, il n’y a jamais eu de femme présidente de la Catalogne.

Non et il n’y a jamais eu de présidente du gouvernement espagnol, de présidente de la République française, de Première ministre française. Contrairement à l’Allemagne avec Angela Merkel et la Grande-Bretagne, avec Theresa May et Margaret Thatcher avant. Ces pays ont un avantage spectaculaire par rapport aux pays du sud de l’Europe. France, Italie, Espagne, Portugal, il n’y a aucune femme qui dirige. Pourquoi? Il y a un aspect culturel sans aucun doute, mais aussi comment s’organisent les partis politiques, comment fonctionne la logique du pouvoir et comment nous les femmes nous privilégions notre vie professionnelle car nous le faisons autrement.

Pour devenir présidente, il faut se lever et dire « je veux l’être ». Nous les femmes nous avons du mal à dire “moi je veux l’être”. Si on nous l’offre, on dira oui, mais s’il faut qu’on le demande c’est plus compliqué. Je connais plus d’hommes qui se sont proposés d’être président de la Generalitat que de femmes.

Qu’est-ce qui manque alors pour que ça change ?

Il manque le fait que les hommes croient réellement à l’égalité hommes femmes. Il manque cette conviction. Nous, les femmes, avons aussi un problème, nous pensons que nous ne sommes pas assez qualifiées pour occuper un poste et on se demande si on est assez preparé pour le faire. Les hommes, depuis qu’ils sont petits, pensent que la place où tu es devrait être pour eux. Ils sont entraînés pour occuper l’espace, ils se posent la question seulement après ou ne se la pose pas du tout. Je parle de mon experience, peut-être que c’est très différent ailleurs. Mais j’ai l’impression qu’on se pose beaucoup de questions quand on nous offre un poste: “est-ce que je vais bien le faire ?”, “est-ce que je vais causer du tort à quelqu’un, à ma famille, à mes amis ?”, “est-ce que je pourrai avoir une vie ?”. Ces questions je me les pose à chaque fois que je prends ce type de décision. Tout ce que je dis est général et n’a rien de scientifique.

Est-ce qu’il faudrait plus de lois en faveur de la parité ?

J’ai beaucoup changé d’avis à ce sujet. Je pensais qu’établir des quotas n’était pas sain, je continue de le croire. Mais quand les institutions sont obligées de chercher des femmes pour qu’elles interviennent dans la sphère publique, elles donnent enfin l’opportunité à des femmes. C’est une porte ouverte pour que les femmes se disent « moi aussi je dois être là » et ça fonctionne. Je pense que dans la politique nous ne faisons rien de bien, je pense qu’on fait que les femmes sont responsables de secteur sociaux, culturels, mais ne sont pas présidentes. Le ministre de l’Économie est toujours un homme. C’est l’idée que les choses importantes sont pour les hommes, et que nous les femmes nous sommes réduites à la santé ou l’éducation, comme si ce n’était pas important. Les quotas ont été utiles pour changer les mentalités.