jeudi 29 janvier 2026

Un tourisme durable est-ilĀ possibleĀ ?

Le surtourisme est d’autant moins une fatalitĆ©, que le secteur s’adapte sous l’influence des voyageurs. Une demande pour un autre tourisme, plus respectueux de l’environnement, moins intensif, Ć©merge depuis quelques annĆ©es. Cette Ā« douce Ā» pression amĆØne le secteur Ć  se mĆ©tamorphoser. Trop lentement, estimeront certains. ProfondĆ©ment, rĆ©torqueront les autres.

Par Christine PETR, UniversitƩ Bretagne Sud (UBS) et Aikaterini Manthiou, Neoma Business School

En raison des coĆ»ts environnementaux des dĆ©placements des visiteurs et de pratiques peu respectueuses des lieux, des espaces sensibles, et des communautĆ©s locales, le tourisme est souvent pointĆ© du doigt. Cette description est encore noircie par la mĆ©diatisation croissante des mouvements anti-touristiques d’habitants inquiets ou Ć©puisĆ©s par la pression touristique de leurs lieux de vie. Penser que le tourisme n’a pas su Ć©voluer serait pourtant rĆ©ducteur. Bien au contraire, il y a une Ć©volution croissante dans la prise en considĆ©ration des enjeux de durabilitĆ© depuis la naissance du tourisme de masse.

Ce cadre intĆ©grateur nommĆ© « l’échelle de progression de la durabilitĆ© touristiqueĀ Ā» est l’occasion de rappeler que le tourisme n’est pas un phĆ©nomĆØne dĆ©shumanisĆ©. Le tourisme est le rĆ©sultat d’une accumulation de pratiques individuelles de dĆ©placement, d’attentes d’expĆ©riences et d’exploration, de dĆ©sirs, de moments de dĆ©tente et de rencontres, qui est portĆ©e par des voyageurs et des vacanciers, c’est-Ć -dire ce que nous sommes tous. Le tourisme est fait par les touristes (nousĀ !), et comme les prĆ©occupations des touristes Ć©voluent (nous Ć©voluons dans nos vies et dans nos aspirationsĀ !), le tourisme ne cesse de se rĆ©inventer, et cela en Ć©tant profondĆ©ment engagĆ© sur une trajectoire de durabilitĆ© (Figure 1).

Surtourisme, tourismophobie et recettes touristiques

Depuis les annĆ©esĀ 1950, l’industrie mondiale du tourisme connaĆ®t une forte croissance qui n’a Ć©tĆ© que provisoirement impactĆ©e par les Ć©pisodes de confinements et de restrictions de la Covid-19. Ces dynamiques d’expansion touristique nationales et internationales ont mis en lumiĆØre le phĆ©nomĆØne de surtourisme, dĆ©fini comme une affluence de touristes dĆ©passant la capacitĆ© d’accueil d’une destination. ConsidĆ©rĆ© en termes de vĆ©cu subjectif plus que de chiffres objectifs, ce sentiment de dĆ©bordement engendre des impacts nĆ©gatifs pour les habitants, les visiteurs et les Ć©cosystĆØmes locaux.

Les impacts nĆ©gatifs d’une frĆ©quentation non maĆ®trisĆ©e peuvent Ć©galement engendrer une aversion pour le tourisme, appelĆ©e tourismophobie, qui est marquĆ©e par la crainte, l’hostilitĆ© et le rejet social, souvent liĆ©s Ć  des pratiques touristiques de masse non durables.

Parce que le tourisme est aussi une source de revenus Ć©conomiques, de dĆ©veloppements, d’échanges culturels et de pacification entre les peuples, il devenait urgent de repenser les pratiques touristiques pour limiter les effets dĆ©lĆ©tĆØres du dĆ©veloppement du tourisme.

Un dƩfi majeur et une prioritƩ

Face aux enjeux environnementaux et aux menaces pesant sur les habitats naturels partagĆ©s par touristes et locaux, le tourisme durable apparaĆ®t comme un dĆ©fi majeur et une prioritĆ© pour l’industrie contemporaine. Il repose notamment sur la consommation durable, dĆ©finie comme « la consommation de biens et de services rĆ©pondant aux besoins essentiels sans compromettre ceux des gĆ©nĆ©rations futuresĀ Ā».

tourisme barcelone

Pour promouvoir l’adoption de comportements touristiques respectueux de l’environnement, il est important d’identifier combien les touristes sont motivĆ©s par les dimensions vertueuses de l’éthique et du durable. En effet, les prĆ©occupations relatives Ć  la santĆ© de la planĆØte et Ć  l’assurance de dĆ©livrer un hĆ©ritage de qualitĆ© pour les gĆ©nĆ©rations futures sont devenues essentielles. Les propositions touristiques qui proposent de s’engager et de se connecter Ć  la nature sont celles dĆ©sormais jugĆ©es Ć  trĆØs forte valeur par les touristes car au-delĆ  des bĆ©nĆ©fices immĆ©diats pour l’environnement, elles offrent des bĆ©nĆ©fices individuels en termes de santĆ© mentale et physique.

L’émergence du tourisme lent

Encore peu Ć©tudiĆ© par les chercheurs, le tourisme lent est une tendance touristique en Ć©mergence. ReprĆ©sentant une forme plus achevĆ©e que le tourisme durable, le tourisme lent permet de ralentir non seulement physiquement, mais aussi mentalement, et d’échapper au mode de vie pressĆ© que les touristes adoptent avant de voyager.

Le flux temporel est une dimension importante de l’expĆ©rience touristique. La dĆ©cĆ©lĆ©ration chez les voyageurs fait rĆ©fĆ©rence Ć  la recherche par les individus d’opportunitĆ©s pour Ć©chapper au rythme trĆ©pidant de la vie et s’engager dans diverses formes de consommation lente que ce soit pour se dĆ©placer, se nourrir et s’occuper. Des recherches internationales approfondies dĆ©finissent l’expĆ©rience du tourisme lent comme « des vacances au cours desquelles les touristes prennent plus de temps et font preuve de plus de flexibilitĆ© pour, tout en cherchant l’harmonie avec la nature, les communautĆ©s locales, leurs habitants et leur culture, s’engager plus intensĆ©ment et personnellement dans la dĆ©couverte des offres touristiquesĀ Ā».

L’élĆ©ment au cœur de l’expĆ©rience du tourisme lent est la notion du rythme de la consommation. Un tourisme plus ralenti est alors perƧu comme vertueux et suscite des sentiments positifs sachant qu’il faut que les contraintes environnementales soient faibles pour qu’il y ait intention de voyage ou de revisite.

Pour Ć©valuer si une offre touristique s’inscrit dans la tendance du tourisme lent, les auteurs proposent un cadre thĆ©orique construit sur 6 continuumsĀ :

  • FlexibilitĆ© (de haute Ć  basse),
  • Engagement social sur place (de riche Ć  superficiel),
  • Consommation de la localitĆ© (de l’attachement au dĆ©tachement),
  • ExpĆ©rience concrĆØte de la destination (de riche Ć  superficielle),
  • Perceptions de la valeur (de haute Ć  basse),
  • et Vivre le moment (de intensĆ©ment Ć  faiblement).

Outre l’apport thĆ©orique, ce cadre donne des consignes concrĆØtes pour concevoir des offres touristiques du tourisme lent.

Le tourisme rƩgƩnƩratif

En mettant l’accent sur la rĆ©paration, la restauration et la reconstruction, le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©ratif marque un tournant stratĆ©gique pour le secteur du tourisme et constitue une rĆ©ponse prometteuse pour transformer, reconsidĆ©rer et rĆ©duire les dommages environnementaux du tourisme conventionnel. Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©ratif offre Ć  l’industrie un solide potentiel de transformation qui constitue une nouvelle Ć©tape vers la rĆ©flexion et le dĆ©veloppement durable. Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur consiste Ć  « proposer aux visiteurs des activitĆ©s qui permettront aux destinations de guĆ©rir, tout en contrebalanƧant les impacts sociaux, Ć©conomiques et environnementaux du tourismeĀ Ā».

Du point de vue des prestataires touristiques, il existe cinq dimensions clés pour décrypter le tourisme régénérateur :

  • la durabilitĆ©,
  • l’harmonie avec les communautĆ©s,
  • la restauration des ressources,
  • la compensation carbone
  • les Ć©conomies d’énergie.

Ces clés sont les leviers que les praticiens et les fournisseurs du tourisme doivent activer pour restaurer concrètement les destinations et façonner un avenir touristique durable.

Une source d’inspiration

Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur comprend deux dimensions essentielles du point de vue des consommateursĀ : la durabilitĆ© et la restauration. Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur est perƧu comme une source d’inspiration et a un impact positif Ć  la fois sur l’hĆ©ritage personnel et sur la volontĆ© des touristes de participer Ć  nouveau. L’hĆ©ritage personnel des touristes fait rĆ©fĆ©rence au sentiment de responsabilitĆ© qu’ils Ć©prouvent Ć  l’égard des gĆ©nĆ©rations futures et Ć  leur dĆ©sir de changer le monde en mieux et de laisser un impact durable sur ce monde qui aidera les gĆ©nĆ©rations futures et aura un effet positif durable sur la sociĆ©tĆ©.

En outre, les aspects moraux interviennent de la maniĆØre suivanteĀ : les touristes Ć  la moralitĆ© Ć©levĆ©e sont plus enclins Ć  s’engager dans des activitĆ©s de tourisme rĆ©gĆ©nĆ©ratif. Leur souci de « bien faireĀ Ā» pour les gĆ©nĆ©rations futures plutĆ“t que pour eux-mĆŖmes se traduit par un sens moral plus fort, qui les amĆØne Ć  s’attendre Ć  un hĆ©ritage personnel moins important et qui reflĆØte leur nature altruiste.

Inversement, d’autres sont plus motivĆ©s pour « se montrerĀ Ā» et crĆ©er une image positive d’eux-mĆŖmes sur le moment. Ces conclusions orientent sur la maniĆØre de promouvoir le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur auprĆØs de tous les touristesĀ : insister pour les uns sur les avantages d’une cause altruiste et Ć  long terme et, pour les autres, sur les avantages de la gratification instantanĆ©e et la communication de soi suite Ć  cet engagement rĆ©gĆ©nĆ©rateur qui est socialement valorisĆ©. Quelle que soit la voie choisie, l’objectif final et sain de la transformation peut alors ĆŖtre atteintĀ !

La prochaine étape : une vision circulaire et automotivante du tourisme

Signe d’une nouvelle phase d’évolution du tourisme, de futures recherches vont rapidement porter sur l’économie circulaire dans le secteur du tourisme et de l’hĆ“tellerie. Il s’agit par exemple de la consommation d’aliments locaux aux hĆ“tels et restaurants neutres en CO2. La gestion des dĆ©chets alimentaires dans le domaine du tourisme et de l’hĆ“tellerie est aussi une voie de recherche prometteuse. Il faut aussi approfondir le rĆ“le du tourisme dans la prĆ©servation et la rĆ©gĆ©nĆ©ration de la flore et de la faune locales en s’appuyant sur l’analyse internationale des situations reconnues de succĆØs et de « best praticesĀ Ā».

Enfin, l’analyse et la validation des indicateurs de « visites nettes zĆ©roĀ Ā» dans les destinations est une piste importante, tout comme les recherches sur la signification personnelle et le pouvoir de dĆ©veloppement et de transformation personnels que reprĆ©sentent, pour un individu, les pratiques de ces tourismes vertueux.

Qu’il soit durable, lent ou rĆ©gĆ©nĆ©rateur, quels sont les bĆ©nĆ©fices ressentis par l’individu voyageur lorsqu’il adopte ces pratiques durables, et comment faire en sorte que ces expĆ©riences touristiques soient l’ancrage et le ciment Ć  partir duquel le voyageur ne dĆ©sire plus autre chose que ces expĆ©riences plus vertes et plus vertueusesĀ ?The Conversation

Christine PETR, Professeur des UniversitĆ© en Marketing – Sciences de Gestion et du Management, UniversitĆ© Bretagne Sud (UBS) et Aikaterini Manthiou, Professeure de marketing, Neoma Business School

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Cet article est republiĆ© Ć  partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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