vendredi 2 janvier 2026

Le miracle économique espagnol va-t-il tenir en 2026 ?

Peut-on être le champion de la croissance européenne tout en laissant ses habitants sur le bord de la route ? C’est l’étrange équation espagnole. Alors que le pays profite d’un afflux massif de travailleurs et de touristes, la richesse par habitant peine à décoller. 2026 permettra-t-elle enfin de quitter le tarmac ?

Vu de Bruxelles ou de Francfort, le miracle espagnol continue d’épater la galerie. Alors que l’Allemagne patine et que la France se serre la ceinture, l’Espagne affiche une insolente santé avec une croissance qui a frôlé les 3 % en 2025, soit près du triple de la moyenne européenne. L’Espagne termine ainsi l’année avec une croissance estimée autour de 2,9 %, alors que la zone euro traîne la patte autour de 1,3 %.

Sur le papier, l’Espagne est donc la locomotive du continent. Mais une fois l’œil décollé des tableurs Excel, la réalité de la rue est plus nuancée.

Pourquoi, si le pays produit tant de richesses, les Espagnols ne se sentent-ils pas plus riches ? La réponse tient en un mot : la « croissance extensive ». En clair : le gâteau grossit non pas parce que la recette est meilleure, mais parce qu’il y a plus de monde dans la cuisine. Avec une population qui dépasse désormais les 49 millions d’habitants, l’Espagne tourne à plein régime grâce à un « boost démographique ».

Le constat est sans appel selon Íñigo Fernández de Mesa, président de l’Institut d’Études Économiques (IEE). « De janvier 2024 à mars 2025, 90% des créations d’emplois ont concerné des personnes nées hors d’Espagne », indique-t-il en s’appuyant sur des données de l’Institut Elcano. C’est donc bien du volume, apporté par l’immigration, et non un gain d’efficacité, qui tire les chiffres vers le haut.

2026 : Gare aux « cygnes noirs »

En 2026, la fête va-t-elle continuer ? Selon les plus récentes projections de l’INE, elle va ralentir un peu, mais rester forte. On attend une croissance comprise entre 2,1 % et 2,9 % pour l’Espagne en 2026, selon les chiffres de diverses sources. C’est toujours bien au-dessus de nos voisins. Mais les moteurs vont devoir changer.

D’un côté, l’économiste de l’Université Pompeu Fabra, Oriol Amat, prévient que cette stabilité dépend de l’absence de « cygnes noirs ». « Les principaux risques que je vois sont d’abord d’ordre géopolitique : une aggravation liée aux conflits armés, ou une détérioration importante des relations entre la Russie et l’Europe », explique-t-il.

Il pointe ensuite le risque sanitaire, avec l’apparition de plus en plus de virus et de pandémies de toutes sortes. « Le troisième risque est économique. Les marchés financiers sont à des niveaux très élevés. En Espagne, la Bourse de Madrid a énormément progressé, mais c’est aussi le cas en Europe plus largement et aux États-Unis. Les marchés sont à des sommets. Le risque, c’est donc un effondrement des marchés, qui affecterait immédiatement l’économie réelle. Cela joue sur le moral des gens, qui consomment et investissent moins », note l’économiste.

De l’autre côté, Íñigo Fernández de Mesa alerte sur un changement de dynamique : le secteur extérieur ne pourra plus tracter l’économie aussi fort, plombé par la faiblesse de nos voisins européens et la menace des droits de douane de Donald Trump. De même, l’effet dopant des fonds NextGeneration va s’estomper.

PIB Catalogne Espagne

La Bourse de Madrid (crédit : Equinox)

Le point noir : productivité, absentéisme et bas salaires

Plus inquiétant pour l’avenir : « l’Espagne n’investit pas », tranche le président de l’IEE. « Ni le secteur privé ni le secteur public n’ont suffisamment investi ces dernières années, ce qui peut mettre en danger la croissance ». Sans investissement aujourd’hui, pas de croissance solide demain.

C’est là qu’on arrive au chiffre qui fait mal : si l’Espagne crée des emplois, sa productivité par heure travaillée reste environ 7 % inférieure à la moyenne de l’UE. C’est le cœur du paradoxe espagnol. Le pays crée des emplois, mais souvent dans le tourisme ou les services à faible valeur ajoutée. « On fait croître le PIB en volume, mais le revenu par habitant stagne », résume Oriol Amat.

Un autre fléau ronge la productivité nationale : l’absentéisme. « Le coût de l’absentéisme s’élève à 32 milliards d’euros par an, c’est le deuxième poste de dépenses le plus élevé après les retraites », souligne Íñigo Fernández de Mesa. Ce phénomène, qui touche particulièrement les moins de 35 ans souvent pour des causes psychologiques, réduit drastiquement le nombre d’heures effectivement travaillées (environ 30 h).

Les « deux Espagnes » : bureaucratie et fiscalité

C’est ce qui explique ce décalage entre les chiffres macroéconomiques et le ressenti des ménages. Il y a « deux Espagnes » : celle qui croît, et celle qui paie. Mais le pays n’est pas exempt de tares supplémentaires.

D’abord, la bureaucratie asphyxie les projets. Oriol Amat rappelle qu’il faut parfois cinq ans en Espagne pour des autorisations énergétiques qui prennent deux ans ailleurs en Europe. Ensuite, la fiscalité pèse lourd. « Sur le coût total supporté par l’entreprise, seulement 40 % parviennent effectivement au salarié », déplore Fernández de Mesa. Le reste ? Absorbé par les cotisations et l’État. Avec des recettes publiques qui ont bondi de 200 milliards depuis le Covid sans réforme efficace en face, le sentiment de perte de pouvoir d’achat s’explique aisément.

Pour que l’Espagne réelle rejoigne l’Espagne des statistiques, le diagnostic des experts est unanime : il faut simplifier l’administration, miser sur l’industrie à haute valeur ajoutée et revoir une fiscalité qui, aujourd’hui, pénalise le travail. Faute de quoi, le pays restera une locomotive lancée à pleine vitesse, mais qui laisse ses passagers à quai.

Recommandé pour vous