vendredi 9 janvier 2026

Absentéisme : la France et l’Espagne face à une crise inédite des arrêts maladie

Jamais les arrêts maladie n’avaient pesé aussi lourd sur les économies française et espagnole. Hausse du nombre d’absences, allongement des durées, progression des troubles psychologiques : des deux côtés des Pyrénées, l’absentéisme s’installe durablement, touchant particulièrement les jeunes actifs et posant un défi majeur aux entreprises comme aux systèmes de protection sociale.

Longtemps cantonné aux débats sociaux ou syndicaux, l’arrêt maladie est devenu un sujet économique de premier plan. En Espagne, plus d’un million de salariés sont absents chaque jour pour raisons de santé. En France, un salarié sur trois a connu au moins un arrêt maladie en 2024. Si les deux pays partagent un même constat, une hausse continue de l’absentéisme, leurs modèles d’indemnisation, leurs cultures du travail et leurs réponses politiques diffèrent sensiblement.

L’Espagne, championne européenne de la hausse des arrêts maladie

À l’échelle nationale, l’absentéisme en Espagne atteint des niveaux inédits. Selon les données de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, 2025), plus de 369  millions de journées de travail ont été perdues en 2023 à cause des arrêts maladie, soit une hausse de 52 % par rapport à 2018, et l’équivalent de près d’un million de travailleurs absents chaque jour. L’impact économique est colossal : les coûts directs et indirects sont estimés à 82  milliards d’euros par an, soit 5,4 % du PIB espagnol.

Si les troubles musculo‑squelettiques restent la première cause d’arrêt maladie en volume, les troubles psychologiques connaissent la plus forte progression depuis 2018, avec une augmentation d’environ 88 %, devenant ainsi la deuxième cause nationale derrière les affections physiques, selon l’IVIE (Institut Valencien d’Études Économiques, 2025). Cette tendance illustre un changement profond dans le rapport au travail et le poids croissant des facteurs psychologiques sur l’absentéisme.

La Catalogne, laboratoire de l’absentéisme espagnol

Les données régionales permettent d’affiner ce diagnostic. En Catalogne, le rapport ICAM 2024 (Institut catalan d’évaluations médicales), publié en juillet 2025, recense plus de 2,1 millions de nouveaux arrêts maladie en 2024 pour les seules incapacités temporaires de droit commun. Au total, près de 63 millions de jours d’arrêt maladie ont été enregistrés sur l’année.

Les chiffres sont particulièrement frappants chez les jeunes adultes. L’incidence cumulée atteint 91 % chez les 16-24 ans et 72 % chez les 25-34 ans, avec des taux systématiquement plus élevés chez les femmes. Autrement dit, une large majorité des jeunes travailleurs catalans ont connu au moins un arrêt maladie sur l’année.

Les maladies mentales, bien que moins nombreuses en volume, concentrent une part disproportionnée des absences : 182 753 arrêts pour troubles psychologiques, avec une durée moyenne de 81 jours, représentant près d’un quart de l’ensemble des jours d’arrêt maladie. À titre de comparaison, les troubles musculo-squelettiques sont plus fréquents, mais plus courts.

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La France, une progression plus contenue mais préoccupante

En France, la dynamique est différente de celle observée en Espagne, mais elle reste préoccupante. Selon les données de l’Assurance Maladie (CNAM, 2023), 8,4 millions d’arrêts de travail ont été indemnisés dans le régime général, générant 10  milliards d’euros de dépenses en indemnités journalières.

La durée moyenne d’un arrêt maladie dans le secteur privé s’établit autour de 24 jours, en légère progression par rapport aux années précédentes, tandis que dans la fonction publique, la durée moyenne dépasse 34 jours, traduisant un glissement vers des absences plus longues. Si une grande partie des arrêts est courte, près de 47 % durent moins de 8 jours, ce sont les arrêts de longue durée (>6 mois) qui absorbent près de 45 % des coûts totaux.

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Par ailleurs, les troubles psychologiques et risques psychosociaux, stress, burn‑out, anxiété, figurent désormais parmi les causes majeures des arrêts prolongés, notamment chez les jeunes actifs, même si ces phénomènes restent statistiquement moins visibles qu’en Espagne.

Deux modèles sociaux, deux logiques d’arrêt maladie

La principale différence entre les deux pays réside dans l’indemnisation et l’encadrement des arrêts. En France, l’arrêt maladie est strictement réglementé : délai de carence, indemnités plafonnées, contrôles réguliers de l’Assurance maladie. En Espagne, à l’inverse, de nombreuses conventions collectives obligent les entreprises à compléter l’indemnité jusqu’à 100 % du salaire, réduisant l’impact financier pour le salarié.

Cette protection accrue favorise une meilleure reconnaissance de la souffrance psychologique, mais elle alourdit la facture pour les employeurs et peut contribuer à l’allongement des durées d’arrêt, notamment dans les secteurs à forte pression mentale.

Arrêts maladie : comparaison France – Espagne (2024)

Indicateur France Espagne
% de salariés en arrêt au moins une fois/an 35 % 50–55 %
Nombre moyen de jours d’arrêt par salarié 24 jours 30 jours
Travailleurs absents chaque jour ~900 000 1–1,5 million
Coût estimé des arrêts (directs et indirects) 10–11 Md € 45–80 Md €

Sources :

  • France : Assurance Maladie – CNAM, 2023

  • Espagne : OCDE, IVIE

Un défi commun pour l’avenir du travail

Derrière les chiffres, un constat s’impose : les jeunes adultes sont au cœur de la crise de l’absentéisme, en France comme en Espagne. Exigences accrues, précarité, intensification du travail et fragilisation de la santé mentale dessinent un terrain commun.

Si les réponses diffèrent, l’enjeu est partagé. Sans une politique ambitieuse de prévention, de santé mentale et de transformation de l’organisation du travail, l’arrêt maladie risque de devenir l’un des principaux freins à la productivité et à la cohésion sociale en Europe occidentale.

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