Le lundi, Equinox ouvre ses colonnes à des regards personnels sur Barcelone, l’Espagne et la vie locale pour une tribune libre. Cette semaine, c’est Emilie Poignon, Avocate Associée de Lexwell et Vice-Présidente du CJD de Barcelone, qui prend la plume.
Image par Mohamed Hassan
Sur cette photo prise lors d’une soirée Equinox (NDLR : Christian Marion, directeur de la CCI française de Barcelone et Emilie Poignon, présidente du CJD Barcelone), il y a une évidence : à Barcelone, les réseaux n’ont rien à gagner à se regarder en chiens de faïence. Alors le CJD et la CCI ont décidé de faire équipe.
On parle souvent de concurrence. On observe nos “concurrents”, ce qu’ils font de mieux, ce qu’ils font de moins bien. Et si, au fond, on s’était trompés d’angle ? Et si, au lieu de chercher à se comparer, on cherchait à se compléter ?
La CCI et le CJD n’ont pas les mêmes vocations. La CCI fédère, représente, accompagne l’activité économique. Le CJD, lui, est un laboratoire. Un espace où des dirigeants se questionnent, expérimentent et apprennent à diriger autrement.
Je fais partie du CJD depuis sept ans. Quand on y entre, on se demande vite pourquoi on ne l’a pas connu plus tôt. Ce n’est pas une association “de plus”. C’est une manière de se former en permanence, pas seulement sur des sujets techniques, mais sur la posture du dirigeant, sur l’humain, sur le sens et sur l’impact.
Ce qui fait que le CJD ne ressemble à aucune autre association d’entrepreneurs ? Ses membres, d’abord. Et surtout cette idée simple, mais exigeante : remettre l’humain au centre. En réalité, c’est très concret : comment je dirige ? Comment je décide ? Quel type d’entreprise je construis ? Qu’est-ce que je laisse derrière moi ?
Le CJD existe aussi au-delà des frontières françaises. La section de Barcelone a vu le jour il y a près de huit ans. Nous sommes aujourd’hui environ 25 membres, venus de métiers et d’univers très différents. Et chez nous, il y a une particularité : tout le monde est acteur. Il n’y a pas “ceux qui organisent” d’un côté et “ceux qui viennent consommer” de l’autre. On construit ensemble. C’est parfois plus exigeant, mais c’est précisément ce qui donne cette énergie.
C’est aussi ce qui nous a permis d’oser proposer à la CCI de Barcelone quelque chose d’inédit : un événement conjoint, destiné aux membres des deux organisations… et au-delà.
Et quand on dit ensemble, on ne parle pas seulement de l’intérieur de l’association. On parle de ce moment où l’on arrête de rester le regard rivé sur son propre nombril, pour créer des ponts, faire circuler l’énergie, et construire du commun.
Pourquoi ? Parce que nous sommes convaincus que l’union fait la force, mais surtout parce que nous pensons que la complémentarité est plus féconde que la comparaison. Sortir du réflexe “concurrence / opposition” n’est pas seulement un discours sympathique : c’est une stratégie de croissance, au sens noble. Grandir, ce n’est pas uniquement grossir.
Créer des ponts, entre les pays, entre les organisations, et entre les personnes.
C’était d’ailleurs le message central de la conférence que nous avons co-organisée : penser collectif avant de penser individuel. On a parlé de leadership, du vrai, celui qui se mesure quand le bateau prend l’eau, quand tout semble perdu d’avance, quand les décisions deviennent lourdes et que l’on tient malgré tout.
Dans l’histoire, il y a cet exemple fascinant : Ernest Shackleton. Son expédition en Antarctique est un échec sur le plan scientifique. Mais c’est une réussite humaine absolue : il a ramené tout son équipage vivant. Dans des conditions extrêmes. Sans héroïsme spectaculaire, mais avec une capacité rare à garder le cap, à protéger le groupe, à maintenir la confiance.
C’est peut-être ça, au fond, le leadership : tenir pour les autres quand tout vacille.
À Barcelone, les Français se regroupent naturellement. Ils créent des réseaux, des clubs, des cercles économiques. La ville regorge de communautés dynamiques. La difficulté n’est pas de rassembler. La difficulté, c’est de rassembler sans opposer. De fédérer sans se fermer. De construire sans se comparer.
Et c’est précisément ce que cette initiative CJD–CCI veut incarner : un réseau qui se renforce en s’ouvrant, pas en se protégeant.
Tout ce que je viens de raconter me ramène également directement à mon métier d’avocate.
Dans notre serment, il y a cette exigence simple et très forte : exercer avec humanité. Ce mot-là n’est pas décoratif. Il nous oblige. Il nous rappelle que derrière chaque dossier, il y a des personnes, des tensions, des peurs parfois, des décisions lourdes, et souvent une histoire qui dépasse le strict cadre juridique.
Et puis il y a un principe qui dit beaucoup de notre culture : la confraternité. La confraternité, ce n’est pas “être d’accord”. Ce n’est pas renoncer à défendre. C’est se rappeler qu’on appartient au même corps, qu’on se respecte, qu’on se parle, qu’on cherche des issues quand c’est possible. En bref : qu’on reste capables de travailler avec l’autre, même quand nos intérêts divergent.
Au fond, c’est exactement ce dont on parle ici. Faire équipe ne signifie pas se fondre dans un consensus mou. Faire équipe, c’est créer les conditions pour avancer : se comprendre, se compléter, se faire confiance, construire des ponts plutôt que des réflexes de compétition.
C’est aussi comme ça que je vois la relation avec mes clients : former une équipe, clairement alignée, avec un cap. Un cadre, une stratégie, et surtout une manière de faire qui n’oublie jamais l’essentiel : l’humain.
Et si c’était ça, finalement, entreprendre : apprendre à faire équipe.
