La gestion de l’immigration irrégulière est l’un des défis les plus controversés de l’agenda politique actuel. L’Espagne a de nouveau placé cette question au centre de l’échiquier avec l’annonce, la semaine dernière, d’un nouveau programme temporaire de régularisation.
Par Inmaculada Martínez-Zarzoso, professeure d’économie, Universitat Jaume I (Castelló) et Paúl Elguezabal, dctorant-chercheur à l’Institut ibéro-américain de recherche économique de l’Université de Göttingen (Allemagne)
Ces programmes visent généralement à pallier l’absence de cadres juridiques permanents de régularisation. Bien que l’Espagne dispose déjà de mécanismes ordinaires – via l’« arraigo » – depuis la réforme de 2025, le nouveau programme est envisagé comme un outil extraordinaire pour accélérer l’intégration professionnelle dans des secteurs confrontés à un déficit critique de main-d’œuvre.
Cependant, chaque fois qu’un gouvernement décide d’accorder un statut légal à des personnes qui vivent et travaillent déjà sur son territoire, la même question surgit : cela génère-t-il un effet d’appel ?
L’argument est généralement simple : si nous régularisons aujourd’hui, nous incitons davantage de personnes à franchir les frontières demain, dans l’espoir d’obtenir des papiers à l’avenir. Face à cette crainte, de nombreux États optent pour la paralysie, l’expulsion ou la « tolérance informelle », une zone grise dans laquelle des milliers de personnes vivent sans droits, mais sont pleinement intégrées à l’économie.
Pour éclairer ce débat, nous avons analysé des données historiques couvrant huit décennies de politiques migratoires dans 38 pays de l’OCDE.
Une base de données sans précédent
Jusqu’à présent, les preuves scientifiques concernant l’effet d’appel étaient non concluantes. La majorité des études se concentraient sur un seul pays ou sur un programme spécifique (comme la célèbre amnistie de Ronald Reagan aux États-Unis en 1986), ce qui empêchait d’en tirer des enseignements globaux.
Pour dépasser cette limite, nous avons utilisé la base de données RegMig, qui recense 159 programmes de régularisation de 1945 à 2024, révélant un chiffre frappant : au moins 17,8 millions de personnes ont bénéficié de ces mesures dans le monde développé.
Dans cette perspective historique, nous avons analysé les flux migratoires de 196 pays d’origine vers 32 pays de destination de l’OCDE entre 1996 et 2022.
Programmes de régularisation mis en œuvre dans les pays de l’OCDE. Période d’étude : 1995-2024. Base de données RegMig.
Il existe, mais avec des nuances
Notre recherche confirme que, de manière générale, les programmes de régularisation peuvent agir comme un facteur d’attraction. Selon les données analysées, après la mise en œuvre d’un programme, les flux migratoires futurs vers ce pays augmentent.
Cependant, cette augmentation ne se produit ni de façon aléatoire ni uniforme. L’analyse montre que le principal moteur de cette hausse n’est pas seulement la promesse de papiers, mais la force des réseaux sociaux et familiaux. L’« effet d’appel » est significativement plus élevé dans les pays qui disposent déjà d’une communauté immigrée établie du même pays d’origine.
Cela confirme l’« hypothèse de diffusion » : l’information sur les nouvelles opportunités légales circule à travers les familles et les amis, réduisant les coûts et les risques perçus du voyage.
La clé réside dans la conception du programme
La conclusion la plus pertinente pour les décideurs publics n’est pas que la régularisation doit être évitée, mais que son impact dépend de la manière dont le programme est conçu. L’une des plus grandes craintes des gouvernements est que la régularisation paraisse « facile » ou immédiate.
Dans notre étude, nous avons analysé une variable cruciale : l’exigence de résidence préalable. En général, les programmes imposent que l’immigrant démontre avoir vécu de manière irrégulière dans le pays pendant une période déterminée avant de pouvoir demander la légalisation.
Les résultats sont révélateurs :
- L’exigence d’une période de résidence préalable agit comme un frein puissant.
- Nos modèles indiquent qu’une exigence d’au moins huit mois de résidence irrégulière préalable suffit à neutraliser complètement l’effet d’appel.
Autrement dit, lorsque le chemin vers la légalité implique une attente et le risque de vivre dans l’ombre pendant près d’un an, l’incitation à migrer exclusivement en raison du programme disparaît.
Une réalité maîtrisable
Le dilemme de la régularisation n’est ni noir ni blanc. S’il est vrai que ces mesures peuvent accroître les flux migratoires via les réseaux de contact, l’étude démontre que les gouvernements disposent d’outils techniques pour en atténuer les conséquences.
La régularisation n’est pas seulement une question de contrôle des frontières ; c’est un outil de gestion sociale et économique. Ignorer la présence de milliers de personnes sans papiers a un coût en termes de droits humains, de recettes fiscales et de cohésion sociale.
Les données des 80 dernières années montrent que l’effet d’appel est une réalité maîtrisable. Si les politiques sont conçues avec des critères de résidence préalable suffisamment longs, il est possible d’intégrer les personnes déjà présentes sans encourager les flux futurs.
Dans l’équilibre complexe de la politique migratoire, les preuves suggèrent que la rigueur des critères peut être la meilleure alliée de la générosité dans l’accueil.

