Dans un patio de Gràcia tôt le matin, l’air semble presque frais. Sur la Gran Via aux heures de pointe, il pique parfois la gorge. Pourtant la qualité de l’air à Barcelone s’est améliorée en 2025, pour la troisième année consécutive. Respire-t-on vraiment mieux, et dans quel quartier ?
À la rédaction d’Equinox, on s’est posé la question : Lou peut-elle courir sans souci au parc Güell ? Anaïs risque-t-elle davantage de bronchites à Poblesec ? Nico doit-il s’inquiéter de son trajet quotidien de la Sagrada Família au Passeig de Sant Joan ? Des questions que partagent beaucoup de Barcelonais. Nous sommes allés chercher les réponses auprès des scientifiques.
Qualité de l’air en 2025 : le bilan
Même si la pollution recule à Barcelone, elle continue de peser sur la santé, et l’on ne respire pas la même chose selon sa rue ou son quartier. Pour affronter ce problème, la ville multiplie depuis plusieurs années les mesures : « superillas » – ces quartiers où la circulation est fortement réduite, zones à faibles émissions et réorganisation du trafic. Résultat : la pollution recule pour la troisième année consécutive, et la ville respecte désormais les normes européennes actuelles.
Mais ces seuils restent bien moins stricts que ceux fixés pour 2030, et surtout que les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, basées sur l’impact réel sur la santé. Les principaux polluants sont le dioxyde d’azote (NO₂), lié en grande partie au trafic routier, et les particules en suspension (PM10 et PM2,5), issues du trafic, des activités urbaines et de phénomènes naturels comme la poussière saharienne.
Dans l’Eixample, par exemple, le dioxyde d’azote reste près de trois fois supérieur au niveau recommandé par l’OMS. Même pour les particules fines, pourtant stabilisées, les concentrations sont plus élevées que les valeurs jugées acceptables pour limiter les risques sur la santé.
Entre patios et grands axes, des écarts bien réels
Lou a fait son choix. Aujourd’hui, elle vit au Carmel, à deux pas du parc du Guinardó : « Depuis que je vis ici, j’ai l’impression que la qualité de l’air est bien meilleure ». La hauteur, la verdure, l’absence d’axes saturés : tout donne l’impression de mieux respirer. À l’inverse, Helena*, installée près de la Gran Via, vit une toute autre réalité : « Ici, la pollution se ressent. On tombe plus souvent malade, on a des allergies… Et j’enlève tous les jours de la poussière noire chez moi. ».

Quant aux particules fines, elles se diffusent davantage à l’échelle du quartier. « Même dans un patio, une partie de la pollution finit par arriver : l’air circule, comme l’eau. Le niveau est plus bas, mais il n’est pas nul », rappelle Elena Codina, responsable de l’Unité de santé environnementale pédiatrique de l’hôpital Sant Joan de Déu.
Les quartiers en hauteur ou proches de zones vertes, comme le Carmel, Guinardó, Montjuïc, sont naturellement mieux ventilés. La topographie, la moindre densité de trafic et les arbres qui captent une partie des polluants, jouent un rôle réel. Mais dès que l’on redescend sur les grands axes pour travailler ou faire ses courses, l’exposition remonte aussitôt. « Durant les trajets à pied, la dose inhalée augmente fortement. Éviter les rues très circulées ou les heures de pointe réduit nettement l’exposition », soulignent les chercheurs du BSC.
Moins de pollution, mais ses effets persistent
Chaque année, la pollution est associée à 1 300 décès prématurés, 800 nouveaux cas d’asthme infantile et 120 cancers du poumon. « Les effets les plus évidents de la pollution concernent les maladies respiratoires : asthme, bronchiolites, bronchites ou pneumonies », souligne la docteure Elena Codina. Les enfants sont particulièrement vulnérables : ils peuvent inhaler jusqu’à 60 % de polluants de plus qu’un adulte au même endroit. Les femmes enceintes et les personnes souffrant de maladies respiratoires ou cardiovasculaires sont également en première ligne.
Cette inquiétude, Esther la vit au quotidien. Enceinte de huit mois, la jeune française habite à un carrefour très passant de l’avenue Diagonal. « Depuis quelque temps, je ne vais presque plus sur le balcon, pour éviter au maximum la pollution. J’essaie de faire attention, mais j’ai aussi l’impression qu’on ne peut pas faire grand-chose » confie-t-elle.
Les effets ne se limitent pas aux poumons. La médecin cite aussi des complications pendant la grossesse, le développement des enfants et la santé mentale. « Certains effets sont immédiats : après un pic de pollution, on observe une hausse des crises d’asthme et même des infarctus dans les 24 à 48 heures. D’autres s’installent au long cours, à cause d’une inflammation chronique et d’un stress oxydatif dans l’organisme. », explique-t-elle.
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L’impact sanitaire de la pollution a déjà reculé d’environ 30 % ces dernières années. Et si Barcelone respectait les normes européennes prévues pour 2030, il pourrait encore diminuer de près de 40 %. Un progrès réel, mais encore loin des niveaux recommandés par les médecins et l’OMS.
Prédire la pollution rue par rue : la révolution du superordinateur
Dans le quartier de Les Corts, le Barcelona Supercomputing Center héberge le superordinateur MareNostrum 5 et son système pionnier de prévision de la qualité de l’air. Ce modèle est aujourd’hui capable de prédire la concentration de dioxyde d’azote rue par rue, avec une précision inédite de 20 à 25 mètres, jusqu’à 24 heures à l’avance.
Le système combine le trafic réel, la météo, les émissions urbaines et des informations générales sur les déplacements des habitants pour dessiner une carte très fine de ce que l’on respire chaque jour. Cette météo de l’air ultra-locale, mise à la disposition des habitants de Barcelone, permet d’identifier les “points noirs” en temps quasi réel. « Désormais, nous pouvons anticiper avec précision les rues qui seront les plus exposées à la pollution le lendemain, et comment le dioxyde d’azote se déplacera dans Barcelone », expliquent Jan Mateu et Álvaro Criado, chercheurs au Barcelona Supercomputing Center.
Pour les habitants, ces cartes sont un outil concret : elles permettent de choisir des trajets moins pollués, d’éviter les heures critiques, de décider où courir ou quand sortir, notamment pour les personnes les plus vulnérables. Pour la ville, c’est un véritable laboratoire virtuel, qui permet de tester des mesures avant de les appliquer : modifier la circulation, créer une zone piétonne, ou évaluer l’impact d’une superilla sur l’air que respirent les habitants.
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Une étude récente issue de ces modèles estime qu’une réduction de 20 à 25 % du trafic routier à Barcelone pourrait éviter jusqu’à 200 décès prématurés par an.
Des jumeaux numériques pour aller plus loin
La modélisation de l’air ne s’arrête pas aux cartes du quotidien. Depuis novembre 2025, le Barcelona Supercomputing Center coordonne un projet européen inédit appelé HARMONIE, qui développe deux « jumeaux numériques » pour mieux relier pollution et santé.
L’un modélise la ville (pollution, bruit, mobilité), l’autre le poumon humain, afin de simuler comment les polluants pénètrent dans l’organisme selon l’âge ou l’état de santé.
« Pour la première fois, nous pouvons simuler l’impact sanitaire d’une mesure urbaine avant de l’appliquer », explique Beatriz Eguzkitza, coordinatrice du projet. Testés à Barcelone et dans quatre autres villes européennes, ces outils doivent aider les décideurs à cibler plus efficacement les zones et les actions prioritaires, pour améliorer la qualité de l’air, et la santé des habitants.
Des progrès réels, mais beaucoup reste à faire, selon les quartiers
Barcelone respire mieux qu’il y a cinq ans. Mais pas encore assez pour que la pollution cesse d’affecter notre santé. « Chaque baisse de pollution se traduit par moins de maladies. Le chemin est donc très clair, il faut s’approcher autant que possible des niveaux recommandés par l’OMS », souligne la Docteure Elena Codina.
Les progrès sont réels et Barcelone dispose aujourd’hui d’outils scientifiques sans précédent pour comprendre sa pollution, mais la ville doit encore aller plus loin pour garantir un air plus sain, quelle que soit la rue ou le quartier.
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*prénom modifié
