Pendant près d’un an, les habitants d’un immeuble barcelonais vivent avec leurs fenêtres recouvertes par d’immenses bâches publicitaires. Si ce dispositif permet de financer la rénovation d’une façade menaçante, il bouleverse aussi le quotidien des résidents, privés de lumière naturelle, d’intimité et parfois de sentiment de sécurité. Reportage au cœur d’un appartement plongé dans l’obscurité.
Il est seize heures dans ce cossu appartement du Passeig Sant Joan. À cette heure-là, la lumière du jour devrait encore éclairer les pièces, mais les lampes sont déjà allumées, donnant l’impression d’une fin de soirée prématurée. Derrière les fenêtres, une immense bâche publicitaire recouvre entièrement la façade de l’immeuble. Depuis l’automne 2025, la famille de Miguel, architecte à Barcelone, vit derrière cette annonce géante, remplacée au fil des campagnes, parfois plus claire, souvent plus sombre. Une situation devenue de plus en plus courante dans les grandes villes, où le coût élevé des rénovations pousse les copropriétés à accepter ce type de financement.
Une publicité pour financer des travaux indispensables
À l’origine de cette situation, une façade dangereusement dégradée. Miguel, qui est aussi le directeur des travaux, nous reçoit dans son appartement du sixième étage d’un vieil immeuble barcelonais en pierre de taille. C’est aussi ici qu’il vit au quotidien avec sa famille. « Un jour, des morceaux de corniche se sont détachés et sont tombés directement sur le trottoir. À partir de là, on n’avait plus le choix. Il fallait intervenir rapidement. »
Face au danger, la copropriété lance un vaste projet de réhabilitation. Le montant est conséquent : près de 500 000 euros. Une somme difficile à assumer pour les habitants, qui les pousse à chercher une solution de financement alternative. L’idée d’installer des bâches publicitaires sur l’échafaudage s’impose alors. « Nous avons cherché des entreprises prêtes à afficher de la publicité », précise Miguel. Après plusieurs démarches, un accord est trouvé. Les travaux débutent le 15 octobre et doivent durer un an, jusqu’à l’automne suivant. « Le jeu en vaut la chandelle », reconnaît-il. En échange de douze mois de contraintes, la copropriété bénéficie d’un financement précieux.
Un quotidien plongé dans une lumière artificielle
Mais derrière cet avantage financier se cache une réalité bien plus lourde à vivre pour la famille. « Je passe beaucoup de temps à la maison pour étudier », confie Célia, 20 ans, la fille de Miguel, étudiante en psychologie. « Quand les annonces sont très foncées, il n’y a presque pas de lumière qui passe. On est obligé d’allumer les lampes en pleine journée. » Son frère Miguel, collégien de 14 ans, reconnait aussi l’impact sur le travail et les études : « La lumière naturelle est quand même bien meilleure pour se concentrer et réviser. »
Marisol, l’épouse de Miguel et mère au foyer, partage ce sentiment de déconnexion avec l’extérieur. « Parfois, je ne sais même pas quel temps il fait dehors. Je dois regarder la météo sur mon téléphone pour m’en rendre compte », explique-t-elle quelque peu déboussolée. Cette semi-obscurité permanente modifie le rythme de vie et crée une ambiance artificielle dans l’appartement.
Les campagnes publicitaires changent chaque mois, modifiant sans cesse l’atmosphère à l’intérieur de l’appartement. « Les premières étaient tellement opaques… », se souvient Célia avec un soupir. « Il y avait une publicité rouge et bleue pour le Barça. L’appartement était si sombre que je devais allumer toutes les lumières, avec l’impression de ne jamais voir le jour. » Selon les affiches, la lumière ne disparaît pas seulement : elle se transforme. Les couleurs filtrées par les bâches imprègnent les murs et modifient la perception de l’espace. « On a eu une publicité jaune pour Vueling, et tout l’appartement baignait dans une lumière jaune », raconte en s’amusant le père de famille. Une ambiance changeante, parfois surprenante, parfois pesante, qui rythme désormais le quotidien de la famille au fil des bâches publicitaires.
Une intimité et un sentiment de sécurité fragilisés
Au-delà du manque de lumière, l’intimité est elle aussi mise à l’épreuve. Les ouvriers circulent régulièrement sur l’échafaudage, parfois à quelques centimètres des fenêtres. « Si on baisse les persiennes, on se retrouve complètement dans le noir. Alors on les laisse ouvertes… et ils nous voient », explique Marisol dans un mélange de lassitude et de gêne. Les scènes les plus ordinaires de la vie quotidienne se retrouvent alors exposées, souvent malgré soi.
Célia, elle, oscille entre amusement et agacement. « Un matin, on prenait le petit déjeuner dans la cuisine, et toutes les cinq minutes quelqu’un passait devant la fenêtre », raconte-t-elle. « Ils regardent, ils sont curieux. Sur le moment, ça peut faire sourire, mais à la longue, c’est pesant. Forcément, ça enlève toute intimité. » À cette promiscuité s’ajoute un sentiment d’insécurité qui inquiète surtout Marisol. « Le soir, je ferme tous les volets », confie-t-elle, plus grave. « J’ai toujours cette peur que quelqu’un puisse accéder à l’appartement par l’échafaudage. »
Miguel, en tant qu’architecte et directeur des travaux, vit une situation pour le moins insolite. Certains jours, il accède directement au chantier en passant par la fenêtre de son appartement pour rejoindre l’échafaudage. »C’est quand même assez drôle de se dire que je vais travailler en sortant par la fenêtre », s’amuse-t-il. Une scène presque irréelle, qui souligne à quel point le chantier s’est invité jusque dans l’intimité du foyer.
