Alors que les faits divers se multiplient au centre-ville et que certains habitants se disent inquiets, les données officielles montrent une réalité plus nuancée. À la croisée des perceptions et des statistiques, Barcelone oscille entre une image de ville à risque et une sécurité bien réelle.
Un samedi soir dans le quartier gothique, Paul, expatrié français installé à Barcelone depuis trois ans, sort de la station de métro Liceu en scrutant sa poche intérieure où il garde son téléphone. « Ici, on vit en alerte permanente », confie-t-il, décrivant sa routine : sac porté devant soi, écouteurs rangés, vigilance constante. Sur les réseaux sociaux et dans la presse locale, des faits divers récents nourrissent ce sentiment : une agression au couteau dans le métro, un vol violent sur les Ramblas. Dans le quartier du Raval, certains résidents décrivent bagarres, vols et incivilités nocturnes comme des éléments fréquents de la vie de quartier, pointant des scènes de peur et de tensions sociales, en particulier autour des problématiques de drogue et d’insécurité.
Des articles dans le journal La Vanguardia dénoncent la « normalisation de l’insécurité », interrogeant la sécurité des habitants et la responsabilité des autorités locales. Mais derrière ces impressions se dessine une réalité statistique plus complexe : si certaines catégories de délits augmentent, la criminalité globale est en baisse, illustrant l’écart entre perception et réalité.
Cambriolages en baisse, agressions en hausse
Les données officielles du bilan semestriel du Conseil local de sécurité montrent qu’au premier semestre 2025, le total des délits enregistrés à Barcelone a diminué de 9 % par rapport à la même période l’année précédente, avec notamment une forte baisse des vols et cambriolages. Cependant, certaines catégories préoccupent. Les incidents impliquant des couteaux ont augmenté de 38 %, avec 1 844 armes blanches saisies, et les agressions sexuelles ont progressé d’environ 17 % sur la même période. Ces chiffres alimentent le débat public, donnant l’impression d’une insécurité croissante, même si elle est concentrée sur certaines catégories de délits.
Les zones centrales comme les Ramblas, le quartier gothique ou le Raval concentrent la majorité des incidents signalés, notamment les vols à la tire et autres délits mineurs. Selon une enquête municipale (EVAMB), 1 habitant sur 4 déclare avoir été victime d’au moins un délit en 2024, le plus souvent des infractions mineures comme des vols simples ou des escroqueries. Cette enquête, menée directement auprès des résidents, permet de mesurer à la fois les crimes déclarés et les incidents non signalés à la police, offrant ainsi une image plus complète du vécu quotidien et de la perception de l’insécurité dans la ville et ses quartiers centraux.
La forte densité urbaine et l’afflux touristique accentuent cette perception. Dans les rues très fréquentées, le mélange de touristes pressés, d’habitants locaux, de commerçants et de vendeurs ambulants crée parfois une véritable mosaïque d’interactions imprévisibles, suggérant que l’espace public est moins sûr, même lorsque la criminalité globale diminue. Le bruit, la surpopulation dans les transports publics et les comportements antisociaux liés à la vie nocturne contribuent à ce ressenti, renforçant l’idée d’une ville en état de tension permanente.
Pour répondre à cette situation, la municipalité a renforcé la présence policière dans les zones touristiques et les transports publics, avec des patrouilles supplémentaires dans les rues, les stations de métro et sur les itinéraires très fréquentés. Une unité permanente de 120 agents spécialisés intervient dans l’espace public pour limiter la récidive, tandis que des mesures de prévention et d’information pour les touristes ont été mises en place afin de réduire les vols à la tire. La ville a également durci les sanctions contre les comportements antisociaux et développé des aménagements urbains, comme des zones dédiées autour de la Sagrada Família, pour mieux gérer l’afflux touristique et réduire les frictions entre résidents et visiteurs.
Un débat plus social et urbain que strictement statistique
L’insécurité à Barcelone reflète aussi des tensions urbaines et sociales. La gentrification, l’augmentation du coût du logement, la cohabitation d’habitants de longue date, de touristes, d’étudiants et de travailleurs précaires contribuent à un sentiment de vulnérabilité. Même si la criminalité globale baisse, ces dynamiques renforcent la perception d’une ville « moins sûre ».
Des sondages récents indiquent que l’insécurité reste l’une des principales préoccupations des Barcelonais : selon le baromètre municipal 2025, 26,5 % des habitants identifient le manque de sécurité comme le principal problème de la ville, un niveau légèrement inférieur à celui de l’année précédente mais toujours significatif dans l’opinion publique.
À l’échelle nationale, Barcelone se distingue aussi de sa grande rivale Madrid : sur la base des données officielles du premier semestre 2025, Barcelone enregistrait environ 8 563 infractions pour 100 000 habitants, contre 7 980 à Madrid, ce qui en fait la ville espagnole avec le taux d’infractions le plus élevé parmi les principales métropoles du pays.
