Face à l’explosion des loyers et à l’isolement qui gagne une partie des aînés, la capitale catalane voit fleurir des projets de coliving senior. Coopératives ou initiatives privées, ces habitats partagés promettent autonomie, entraide et une nouvelle jeunesse sociale.
Photo : Clémentine Laurent
À Barcelone, la crise du logement agit comme un révélateur. Les vitrines des agences affichent des prix inaccessibles, les appartements familiaux se transforment en locations touristiques, et dans les étages, beaucoup de personnes âgées vivent seules. Certaines occupent des mètres carrés devenus trop vastes, d’autres peinent à payer des charges en hausse constante. Toutes partagent un même risque : voir leur monde se rétrécir.
Depuis quelques années, une réponse alternative prend forme. On l’appelle coliving senior ou senior living. Le principe est de conserver un chez-soi privé tout en intégrant une communauté active, avec des espaces communs, des services mutualisés et une programmation d’activités. Plus qu’un déménagement, c’est un changement de philosophie : vieillir ne signifie plus se retirer, mais habiter autrement la ville.
Des habitants qui conçoivent leur futur
L’un des exemples les plus emblématiques est le projet Can 70, impulsé par la coopérative Sostre Cívic dans le quartier de Sarrià. Ici, les futurs résidents ne sont pas de simples locataires : ils participent activement à la création du lieu, choisissant comment vivre ensemble et organiser chaque recoin des espaces communs.
Leur ambition est claire. Refuser l’isolement du domicile traditionnel, mais aussi éviter l’entrée précoce en institution. Les appartements seront adaptés au vieillissement, les circulations facilitées, tandis que des cuisines, ateliers et terrasses favoriseront les rencontres quotidiennes. On y imagine déjà des repas collectifs, des projections de films, des discussions qui s’éternisent.
Dans des coopératives comparables citées par le journal La Vanguardia, l’entrée suppose souvent un apport initial d’environ 60 000 €, récupérable au départ, puis une contribution mensuelle autour de 1 350 à 1 400 €, pouvant atteindre près de 2 000 € si l’on ajoute davantage de services.
Cette génération veut rester maîtresse de ses choix. Ces seniors planifient leur avenir comme d’autres lanceraient une start-up : réunions, commissions, débats sur l’architecture et la gouvernance. Une effervescence qui bouscule les clichés sur la passivité du grand âge.
La promesse d’une autonomie accompagnée
Si ces initiatives séduisent, c’est qu’elles répondent à une aspiration massive : continuer à vivre de manière indépendante, sans renoncer à la sécurité ni au lien social. Les spécialistes interrogés par Idealista rappellent que le senior living s’adresse à celles et ceux qui ne veulent pas « vieillir en institution » , mais qui savent que la solitude peut devenir pesante.
Dans ces résidences nouvelle génération, chacun garde la clé de son appartement et la liberté de son emploi du temps. Mais en bas, il y a toujours quelqu’un pour partager un café, proposer une sortie ou donner un coup de main. Des services optionnels, ménage, restauration, accompagnement médical léger, complètent le dispositif sans l’imposer.
Côté budget, les analyses relayées par Idealista montrent que les loyers du senior living en Espagne démarrent généralement autour de 700 € par mois, se situent fréquemment près de 1 600 €, et peuvent grimper jusqu’à 5 000 € pour des offres très haut de gamme avec prestations complètes.
Cette combinaison change profondément le quotidien. Les habitants parlent souvent d’un regain d’énergie : on sort davantage, on participe, on crée. Les compétences circulent, les passions ressurgissent. Une ancienne infirmière coordonne les questions de santé, un ex-comptable aide pour l’administratif, un musicien monte une chorale. La communauté devient ressource.
Argent, solidarité et nouvel urbanisme du vieillissement
Le phénomène dépasse désormais le cadre expérimental. Avec une population catalane toujours plus âgée, le marché attire promoteurs et investisseurs. Le potentiel est considérable : la demande d’habitats combinant logement et services ne cesse de croître, portée par des retraités qui refusent le tête-à-tête prolongé avec la solitude.
Selon des experts cités par Idealista, ces résidences offrent des rendements bruts estimés entre 4 % et 6 %, ce qui les place au niveau d’autres actifs résidentiels gérés. Mais derrière l’intérêt financier se joue un débat de fond : comment garantir l’accessibilité à des pensions parfois modestes ? Les coopératives défendent des modèles sans spéculation, tandis que d’autres opérateurs misent sur une offre plus premium.
Quoi qu’il en soit, ces projets transforment déjà le paysage urbain. Ils maintiennent les aînés dans les quartiers centraux, près des commerces et des transports, et les rendent visibles dans la vie collective. Les résidents ne se sentent plus en marge ; ils participent à la dynamique de la cité.
Au fond, si les retraités « redeviennent jeunes » , c’est peut-être parce qu’ils retrouvent ce que la jeunesse possède naturellement : un groupe, des projets communs, l’impression que tout reste possible. Barcelone, en laboratoire de ces nouvelles manières d’habiter, esquisse ainsi une vieillesse moins solitaire et infiniment plus vivante.
