Missiles en Iran, représailles, détroit d’Ormuz sous tension : le Moyen-Orient rallume la mèche énergétique mondiale. Quatre ans après le choc ukrainien, l’Europe redécouvre sa vulnérabilité aux secousses géopolitiques. Quels sont les risques pour l’Espagne ?
C’est reparti pour un tour de manège, et ma foi, on s’en passerait bien. Pour la deuxième fois en quatre ans, l’Europe se retrouve fort dépourvue quand la bise énergétique fut venue. Entre l’offensive américano-israélienne et la riposte de Téhéran, le Golfe persique ressemble à une poudrière.
Conséquence immédiate, le gaz naturel joue les filles de l’air. Le contrat TTF (la référence européenne) a bondi de plus de 40 % après l’attaque d’un drone iranien contre le port qatari de Ras Laffan. Le Qatar a tout coupé.
On n’avait pas vu un tel soubresaut depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 (+51 %). À l’époque, le prix jouait au yoyo, passant de 25 € à 300 € avant de redescendre. Aujourd’hui, on frise les 40 € voire 50 € le mégawattheure (MWh).
Ormuz, le goulot qui nous étrangle
Le détroit d’Ormuz, ce mouchoir de poche entre Oman et l’Iran, est le poumon du monde : 14,5 millions de barils de pétrole y transitent chaque jour — dix fois la consommation espagnole. Aujourd’hui, les pétroliers sont à l’arrêt, et les prix s’emballent : le Brent a grimpé de 8 % à 78 dollars.
Pourtant, l’Europe est relativement peu désservie par ce canal, la majorité de ce pétrole étant destiné à la Chine. : « 50 % des importations de pétrole et 40 % des importations de gaz de la Chine transitent par le détroit », explique Tomás García-Purriños, analyste chez Santander AM. Sauf que si Pékin tousse, c’est le monde entier qui s’enrhume, car tout est lié dans cette joyeuse mondialisation, relève l’économiste José Miro. « Nous vivons dans un monde globalisé et l’économie est interconnectée. Nous dépendons beaucoup de la Chine », prévient-il.
Chez les gestionnaires de fortune, on ne plaisante en tout cas pas avec le chaos, mais il y à boire et à manger. Michaël Nizard et Nabil Milali d’Edmond de Rothschild AM craignent le pire : « Le scénario le plus redouté est celui du chaos (avec une probabilité de 20 %), similaire à la situation en Libye après la chute de Kadhafi. Même en cas d’effondrement du régime actuel, les alternatives ne sont pas évidentes et le vide institutionnel pourrait engendrer une guerre civile entre les différentes factions de la société iranienne. Dans ce cas, l’instabilité pourrait durer de nombreuses années… »
De leur côté, Sammy Chaaar et Luca Bindelli (Lombard Odier) gardent leur flegme mais préviennent : « Dans le scénario le plus risqué, le prix du pétrole pourrait augmenter jusqu’à 50 dollars le baril, ce qui freinerait la croissance économique et alimenterait l’inflation. »
Quelle dépendance espagnole au pétrole ?
Alors, allons-nous manger notre chapeau ? L’économiste José Miro se veut plutôt rassurant sur la durée du conflit : « Il faut suivre les cours du pétrole, c’est très important. Si ça repart à la hausse, cela peut indiquer si la situation va durer ou non. S’il s’agit uniquement de bombardements, sans troupes au sol, cela peut durer quelques jours, peut-être une ou deux semaines, mais pas beaucoup plus longtemps. Les munitions ne durent pas éternellement. Les avions, par exemple, sont ravitaillés en vol — il y a des appareils qui les approvisionnent en kérosène pendant qu’ils sont en l’air — mais on ne peut pas tenir indéfiniment comme ça. Cela peut durer une semaine, deux semaines, un mois tout au plus. »
Il est donc primordial de monitorer la situation jour par jour, voire heure par heure, tant la situation est imprévisible. Le président américain Donald Trump a par exemple annoncé, lundi en fin d’après-midi, qu’il était prêt à envoyer des troupes américaines au sol…
Mais revenons à nos moutons espagnols. L’Espagne jouit aujourd’hui d’une situation exceptionnelle en Europe en matière d’énergie. À savoir que les énergies renouvelables sont très développées, tellement que cela a même causé un black-out général, lorsque l’offre était bien trop supérieure à la demande, ce qui a fragilisé le système.
On peut donc se demander si le pays est un peu plus “immunisé” que d’autres voisins européens. José Miro appuie pour sa part cette hypothèse. « L’Allemagne, par exemple, dépendait beaucoup du pétrole russe, aujourd’hui sous embargo. Elle n’a pas les mêmes capacités de production électrique. L’Espagne mise davantage sur les renouvelables, la France sur le nucléaire. »
Il nuance toutefois : l’Espagne reste malgré tout dépendante du pétrole pour les voitures, les avions et de nombreux usages quotidiens.
Maria Jesús Fernández Sánchez, économiste chez Funcas, souligne cette dépendance espagnole : « Nous ne sommes pas moins exposés que d’autres pays. La part de notre énergie provenant du pétrole et du gaz est même légèrement supérieure à la moyenne. Il faut tenir compte du fait que certains pays européens ont une plus grande part d’énergie nucléaire, et qu’en Espagne le transport de marchandises par route a un poids bien plus important qu’en Europe, où le transport ferroviaire est davantage développé », nous dit-elle.
Elle précise les enjeux sonnants et trébuchants : « Si le prix du pétrole ne dépasse pas les 80 dollars, l’impact sur le taux d’inflation serait faible : il l’augmenterait d’environ un dixième de point de pourcentage (…). Si le prix grimpe jusqu’à 100 dollars, l’impact serait plus significatif : près d’un point de pourcentage d’inflation supplémentaire, directement lié à la hausse du prix des carburants. À cela s’ajouteraient ensuite les effets indirects sur les prix d’autres produits dont les coûts de production augmenteraient. »
Une aubaine pour le tourisme espagnol ?
Cette incertitude se reflète sur les marchés, où l’indice Ibex 35 a perdu 2,62 % à 17 878,9 points, le plus fort recul sur le front des indices européens ce lundi. Mais comme dit le proverbe, « il n’y a pas de mal qui ne vienne pour un bien » : les plages espagnoles pourraient bien récupérer les touristes qui fuient les zones à risques, l’espace aérien étant de toute façon fermé actuellement, tout comme de nombreux aéroports de la région.

