Chaque année, Barcelone accueille le World Mobile Congress, vitrine internationale des innovations technologiques. Mais derrière les stands et les conférences, la capitale catalane vit aussi des nuits bien plus troubles, où excès et pratiques clandestines se mêlent à l’effervescence des affaires.
Le World Mobile Congress (WMC) attire chaque année des milliers de professionnels à Barcelone. Mais derrière les halls lumineux et les salons ultra-connectés, la ville vit des nuits bien plus effervescentes. Au cœur de cette frénésie, le Bagdad, club mythique de strip-tease et cabaret interactif ouvert dans les années 70, après la mort de Franco, fait vibrer la nuit barcelonaise : danseuses et acteurs s’y produisent sur scène, parfois avec la participation du public, dans une ambiance tamisée où néons rouges et fauteuils en velours donnent au lieu un charme rétro et mystérieux.
Juani de Lucia, patronne du Bagdad depuis une cinquantaine d’années, observe ce va-et-vient avec une autorité tranquille et une pointe de malice : « Les gens viennent ici parce que le Bagdad est célèbre dans le monde entier. C’est un lieu unique… Après une journée de travail, c’est agréable de prendre un verre ici. »
Pendant le WMC, le club devient un microcosme où se mêlent business, plaisir et excès, révélant un paradoxe entre profit économique et dérives sociales.
Business le jour, cabaret la nuit
Pendant le WMC, le Bagdad se transforme en un théâtre nocturne où les affaires laissent place aux excès et aux surprises. Juani de Lucia distingue nettement deux types de clientèle qui croisent ses regards derrière le bar. « Ce sont des gens d’affaires. On peut identifier le type de clientèle… Je ferais deux groupes : les lève-tôt, qui viennent dès le début, généralement des gens d’Asie. Ils ont peut-être des habitudes de sortir plus tôt, de dîner plus tôt, de se coucher plus tôt, ou à cause du décalage horaire. Ces gens commencent à venir à dix heures du soir, et à deux heures du matin, ces groupes ne sont plus là. »
Puis, à minuit, un autre public entre en scène : « Un public plus européen ou international, des gens qui ont plus l’habitude de sortir pour dîner, prendre un verre en boîte de nuit, puis finir au Bagdad. Les lève-tôt arrivent en vans, avec des guides. C’est un public très sérieux. »
Dans cette atmosphère tamisée, les visiteurs, souvent venus en groupes ou entre collègues, observent les spectacles avec curiosité mais réserve.
Juani de Lucia parle d’un ton posé et assuré, ses gestes mesurés et précis trahissant une grande expérience. « Quand ils voient par exemple un couple d’acteurs sur scène et que d’autres clients participent avec eux, leur visage, même s’il reste très neutre, montre qu’ils sont surpris que le public puisse s’impliquer. Rarement, eux-mêmes montent sur scène. » Chaque phrase révèle l’œil aguerri d’une patronne qui connaît ses clients depuis des décennies.
Pourtant, la magie du lieu opère aussi sur les relations professionnelles : « Je pense que c’est parce qu’ils viennent entre collègues de travail. Cela change un peu les relations entre eux… Mais après un café ou un verre ensemble, le networking devient beaucoup plus détendu, plus humain. »
Entre affaires et champagne
Chaque année, le Mobile World Congress rapporte plus de 500 millions d’euros à Barcelone et, pendant le WMC, le Bagdad s’anime d’un mélange de luxe discret et de consommation ostentatoire. Derrière le bar, les bouteilles de champagne s’ouvrent pour les clients venus célébrer des contrats juteux, certains pouvant atteindre le million. Juani de Lucia observe calmement : « Certains clients payent sans hésiter, surtout s’ils ont fait un bon business lors du Mobile ou d’une autre foire. Ils peuvent commander des bouteilles de champagne, et ils paient volontiers… Ces rencontres ici favorisent aussi les relations. »
Pour autant, Juaní souligne que la fréquentation n’atteint pas toujours des sommets. « Comme les gens qui font de l’Airbnb le disent, pendant le World Mobile Congress, il y a beaucoup de monde, mais ce n’est pas l’unique évènement de l’année. »
Les entreprises réservent via magazines et catalogues spécialisés du congrès, avec QR codes et vidéos des spectacles : « Les clients réservent les fauteuils directement ou savent comment ça se passe. » Dans ce va-et-vient de rendez-vous et de célébrations, le Bagdad devient un lieu où affaires et plaisir se croisent, sous le regard attentif de sa patronne, toujours attentive aux habitudes et aux comportements de sa clientèle.
Excès et prostitution
Deux étudiants en créativité, Mireia Amorós et Óscar Hernández, 26 ans, de la Brother Escuela de Creatividad, racontent avec conviction ce qu’ils ont observé dans le cadre de leur projet de sensibilisation. Selon eux, la prostitution à Barcelone augmente de 30 % pendant le congrès. Mireia prend un souffle avant de parler, sa voix portée par l’urgence et la gravité de la situation : « Pendant le Mobile World Congress, la prostitution explose à Barcelone : il faut faire venir des travailleuses du sexe d’autres régions d’Espagne, car la demande dépasse largement l’offre disponible ! » Sa voix se fait plus grave, insistante : « Tout ce qui concerne la prostitution est un peu dans le vide légal, il n’y a pas de chiffres réels… Mais en interviewant des activistes, surtout celles qui ont été victimes de l’exploitation sexuelle, on peut vraiment rassembler ces données. »
Pour documenter le phénomène et sensibiliser, ils ont conçu de fausses cartes simulant un club d’escorts de luxe distribuées aux abords de l’évènement. Lorsqu’un utilisateur appelle le numéro indiqué, il est accueilli par un répondeur automatique qui expliquait la situation : la demande de prostitution augmente fortement pendant le congrès, et cette hausse a des conséquences sociales concrètes sur les travailleuses du sexe et sur la ville. Dès le premier jour, une cinquantaine d’appels ont été enregistrés, permettant aux étudiants de collecter des données sur les comportements et les demandeurs, tout en alertant discrètement le public sur les dérives du WMC.
Le projet rapporte aussi le témoignage d’un chauffeur de taxi, qui décrit la mécanique invisible de la nuit : « Je vais t’emmener. Quand tu vas rentrer, un portier va venir me voir, parce que je sais déjà qu’ils paient là-bas. Pour nous, par exemple, tu vas me dire : « emmène-moi ici ». Je sais déjà, dans ce club de strip-tease, ils paient. Par exemple, j’ai six places dans la voiture. Si je prends six personnes, ils vont me filer 300 euros. À moi, rien qu’à moi. C’est ma commission. »
Pour Mireia et Óscar, l’objectif dépasse la simple dénonciation : il s’agit de rendre visible l’impact social et économique du congrès, et de montrer comment cette hausse de la demande pousse des travailleuses sexuelles à se déplacer, alimentant des réseaux de précarité. Mireia conclut en se voulant rassurante : « L’objectif n’est pas d’attaquer l’événement en soi, mais de transmettre le message directement aux utilisateurs de la prostitution et de briser le silence médiatique qui entoure cette situation année après année. »
Parallèlement, notre équipe a contacté plusieurs agences d’escorts qui propose des promotions spéciales WMC sur internet. Ces agences n’ont pas souhaité répondre aux questions sur le phénomène social, mais leurs offres confirment l’ampleur et l’organisation de la demande pendant le congrès.
