Quarante ans après la fin de la dictature et l’explosion culturelle de Madrid, la Movida madrilène a presque disparu. Seules quelques traces subsistent dans les bars, vinyles et influences musicales, tandis que la ville vit aujourd’hui sous un rythme créatif transformé et déconnecté de cette époque. Reportage.
Le Marilians Records, petite boutique de vinyles nichée dans le quartier historique de Malasaña, reflète une atmosphère simple et authentique. Les étagères en bois sont remplies de disques soigneusement rangés, et l’odeur de papier et de vinyle flotte dans l’air. « Je n’ai pas vécu la Movida directement, j’étais trop jeune. Mais à cette époque, tout était en effervescence : les jeunes voulaient créer partout », raconte Dani, le propriétaire.
À la fin des années 70, Madrid se réinvente. La jeunesse, libérée de la répression franquiste, investit Malasaña avec ses cafés, ses bars et ses studios, créant un mouvement où musique, mode, cinéma et art fusionnent. Aujourd’hui, ces rues vibrent encore, mais la révolution culturelle qui a marqué une génération s’est dissipée. La Movida existe désormais surtout dans les souvenirs, les vinyles et les quelques artistes qui continuent à s’en inspirer.
Pour Dani, on la retrouve dans quelques bars iconiques comme Le Penta, ancien repaire de musiciens et de groupes emblématiques de l’époque. Situé dans le quartier, ce bar était l’un des lieux incontournables où se rencontraient artistes, fans et acteurs de la scène musicale des années 80. Aujourd’hui, il conserve son nom et son décor, mais la révolution qui animait ses murs s’est dissipée.
Malgré tout, il se réjouit du retour du vinyle. « Les jeunes viennent écouter de la musique sur vinyle, pas seulement en streaming », dit-il en souriant. « C’est un rituel, un retour à une écoute attentive. Ça n’a plus la même portée sociale qu’à l’époque de la Movida, mais au moins, la musique en physique continue de vivre ».
Dani évoque aussi le sort des figures de la Movida : « Plusieurs artistes marquants n’ont pas survécu à l’époque, beaucoup sont morts (souvent à cause de la drogue), mais certains continuent encore aujourd’hui à se produire, même si c’est rarement : Alaska, Ana Curra ou Santiago Auserón font encore des concerts. Ce sont des survivances, pas une continuation du mouvement. »

El Penta
« La Movida est devenue mémoire et influence »
Dans un café du quartier Alcalá Norte, qui a inspiré le nom du groupe, Álvaro Rivas, 30 ans, chanteur de cette formation post-punk, raconte comment certaines influences de la Movida continuent de nourrir la musique contemporaine. Bien qu’il n’ait pas vécu cette période, les albums et récits de ses parents ont façonné sa sensibilité musicale. Le groupe mélange post-punk sombre, touches gothiques et esthétisme heavy metal, notamment dans les visuels et les pochettes. Assis à une table d’un bar du quartier, Álvaro explique : « Mes inspirations viennent autant de groupes espagnols de la Movida, comme Décima Víctima ou Parálisis Permanente, que de groupes internationaux comme The Cure ou Joy Division. Ce sont ces sonorités qui ont marqué l’adolescence de mes parents et qui continuent de guider notre musique aujourd’hui. »
Pour Álvaro, la Movida est avant tout un héritage symbolique, plus qu’un mouvement vivant. Il constate calmement : « Nous faisons de la musique pour ceux qui ont connu cette époque. Les jeunes peuvent venir, mais ils ne sont pas notre cible principale. La Movida n’existe plus comme mouvement ; elle est devenue mémoire et influence. »
L’esthétique de leur groupe, entre lourds riffs et visuels théâtraux, illustre comment certaines idées de la Movida peuvent encore inspirer la musique actuelle, mais d’une manière réinterprétée et contemporaine.

Alcalá Norte – Crédit photo : Sergio so so
Un contexte différent
Pour Dani, la différence essentielle entre l’époque de la Movida et la création musicale actuelle réside dans l’absence de répression. « La jeunesse d’aujourd’hui peut créer librement, mais il n’y a plus cette urgence qui poussait à transgresser », explique-t-il avec une certaine résignation.
Álvaro Rivas observe lui aussi que la Movida a été stimulante parce qu’elle est née après une période d’oppression. « Aujourd’hui, il n’y a rien de comparable, les tendances musicales dominantes sont plus commerciales ou divertissantes, comme le reggaeton, la pop ou l’électro. Mais un jour, le reggaeton pourrait devenir politique ».
Le point de vue d’Alvaro s’est avéré prémonitoire : quelques jours après son interview, Bad Bunny a pris position contre la politique de Donald Trump lors du dernier Super Bowl, démontrant que le reggaeton peut aussi porter un message engagé. Et les nouvelles générations aussi.