À Barcelone, la rue Tuset attire des foules chaque week-end. Bars, discothèques et files d’attente interminables transforment ce quartier autrefois paisible en un véritable enfer sonore pour ses habitants.
La rue Tuset, dans le quartier chic de Sarrià-Sant Gervasi, était autrefois un lieu de promenade agréable, ponctué de restaurants et de quelques bars. Aujourd’hui, avec plus de vingt bars et cinq discothèques majeures, dont le mythique Bling Bling, elle se transforme du jeudi au samedi en un corridor bruyant et saturé.
Pour les riverains, ce tourisme nocturne est devenu un fardeau quotidien. Cristina, 63 ans, médecin et mère d’une famille de cinq personnes, et Maria, 59 ans, mère de quatre enfants et professionnelle libérale, membres de l’association Xarxa Veïnal Contra el Soroll ( Réseau de voisins contre le bruit ), racontent comment elles tentent de survivre dans ce chaos.
Bruit incessant et sommeil impossible
Pour Cristina, qui habite rue Tuset depuis 28 ans, la situation a radicalement changé. Son appartement au septième étage ne l’épargne pas du vacarme : « Même avec les fenêtres fermées, on entend tout. L’été, c’est insupportable, impossible d’aérer… impossible de dormir. » Le bruit n’est pas seulement fort, il est constant. Une foule compacte déambule jusque tard dans la nuit, ponctuée de cris et de chants.
La jeune génération ne tient pas, les anciens résidents subissent « Beaucoup de jeunes locataires partent très vite. Les plus âgés restent… mais à quel prix ? » Cristina a dû changer de chambre, d’autres membres de sa famille dorment avec des bouchons d’oreilles. La fatigue devient physique et psychologique, et le quartier, autrefois vivant mais agréable, s’est transformé en une rue étouffante, où la sérénité semble impossible.
Maria confirme ce sentiment : la rue elle-même est saturée de monde. Les files d’attente devant les discothèques s’étendent parfois sur plusieurs centaines de mètres, rendant les déplacements impossibles. « Si je dois prendre un taxi à 5h du matin, c’est impossible. Les voitures ne passent pas. La rue est saturée… et tu n’as même pas le droit de sortir ton chien tranquillement à 23h. » Entre indignation et résignation, elle décrit un quotidien où chaque sortie devient un casse-tête.
Dégradations, incivilités et insécurité
Mais ce n’est pas seulement le bruit qui inquiète. Cristina et Maria racontent des scènes qui dépassent le simple désagrément sonore. Vomissements, bagarres, urines… et parfois pire. Cristina s’indigne « On voit des gens se battre, crier… même avoir des relations sexuelles dans la rue. Maria, elle, se souvient avec un mélange de colère et de consternation « Un matin, devant une discothèque, il y avait un couple en plein acte. Ma fille avait 11 ans. » Ces images traumatisantes soulignent à quel point la rue Tuset est devenue un lieu où le contrôle de l’espace public est presque inexistant.
La pandémie a accéléré le processus. Bars modestes transformés en établissements très populaires sur les réseaux sociaux, touristes en masse, files d’attente monstrueuses… la vie des riverains est désormais régie par le flux incessant de la fête, et non par leur besoin de tranquillité. Maria hausse le ton « Avant, un dimanche matin, on pouvait profiter de la rue tranquillement. Aujourd’hui, il y a du vomi, des mégots… c’est épuisant et dégoûtant. »
Lutte des habitants et sentiment d’abandon
Face à ce chaos, Cristina et Maria se sont investies dans l’association barcelonaise du Réseau de voisins contre le bruit, déterminées à reprendre un minimum de contrôle sur leur rue. Mais le combat est ardu, entre procédures interminables et sentiment d’abandon par les autorités. Cristina résume avec amertume « On se sent utilisés, abandonnés… on pensait que ce serait une mode passagère, mais non. »
Maria ne cache pas sa colère et soupçonne des arrangements entre certains établissements et la mairie « Je suis convaincue qu’il y a des intérêts derrière tout ça… sinon ça ne se passerait pas comme ça. » Les procédures administratives s’accumulent, mais rien ne change, et la pression immobilière rend difficile toute alternative pour les habitants : vendre ou déménager n’est souvent possible qu’à des étrangers qui découvrent la réalité après coup.
Pour elles, il s’agit d’un enjeu à la fois de santé et d’image de la ville : « Une ville culturelle ne peut pas donner une image de chaos, » conclut Cristina. Entre la fête qui ne dort jamais et la vie quotidienne sacrifiée, la rue Tuset reste le théâtre d’un conflit assourdissant, où chaque nuit repousse un peu plus la patience de ses habitants.