Expatriés à Barcelone : pourquoi le mal du pays persiste malgré la proximité avec la France

À quelques kilomètres de la France, sous le soleil catalan, difficile d’imaginer que certains Français puissent ressentir le mal du pays. Et pourtant. Entre proximité géographique et allers-retours facilités, l’expatriation en Espagne dessine une nostalgie particulière mais moins visible et souvent plus trouble.  


S’expatrier à Barcelone, ce n’est pas traverser un océan. Pas de décalage horaire, une culture relativement proche, et une frontière à portée de main. Sur le papier, tout semble réuni pour une adaptation en douceur. Pourtant, le mal du pays ne disparaît pas avec la distance.

“Ce n’est pas une question de kilomètres, mais d’attachement”, explique Anaïs Labeyrie, psychologue clinicienne. Même à une heure trente d’avion, “la langue maternelle dans sa spontanéité, les codes implicites ou encore les repères du quotidien peuvent manquer”. Car vivre en Espagne implique un changement réel, c’est une autre langue, d’autres rythmes de vie, et d’autres manières de créer du lien.

« Les baguettes, c’est ce qui manque le plus. La nourriture locale, ça représente toujours un énorme changement ! » s’amuse à nous expliquer un boulanger installé depuis plusieurs années dans la capitale catalane. D’après un libraire barcelonais qui reçoit des francophones fréquemment, « c’est la famille et les amis qui manquent beaucoup aux Français ici. »

rue commerçante barcelonbe

Alors, proximité oblige, les séjours tendent à être fréquents. D’un côté, la France reste le socle : famille, amis de longue date, repères construits depuis toujours. De l’autre, l’Espagne devient un lieu de vie, avec de nouvelles habitudes et de nouvelles relations. Et bien souvent, cela conduit à un sentiment de ne jamais être complètement chez soi.

L’illusion de la proximité

Cette proximité géographique, souvent perçue comme un avantage, peut en réalité entretenir une forme de tiraillement. “On peut rentrer très facilement, et du coup rester dans un entre-deux identitaire, observe la psychologue, sur le moment, ces séjours fréquents apaisent, mais ils peuvent aussi accentuer le sentiment de manque au retour et ralentir l’intégration ».

Une dynamique qui fait écho aux travaux sur l’acculturation : s’ancrer dans un nouveau pays demande du temps, mais aussi une certaine continuité dans l’expérience. Une étude de Cornell University souligne que partager une frontière avec son pays d’origine tend à renforcer à la fois l’attachement au pays quitté et celui au pays d’accueil.


Un mal du pays plus diffus

À Barcelone, le mal du pays est rarement revendiqué. Parce que la France est proche, parce que la culture semble familière, beaucoup d’expatriés ont le sentiment qu’ils ne devraient pas le ressentir. “C’est un manque plus ambigu, plus diffus, on se l’autorise moins”, note Anaïs Labeyrie. Pourtant, être bien intégré socialement ne suffit pas toujours à l’effacer.

Lire aussi : les 5 phases de l’expatriation à Barcelone

La même hiérarchie revient souvent, « La famille en premier, puis les amis de longue date, et enfin la nourriture », liste notre libraire, qui perçoit cela comme un lien direct et immédiat avec le pays d’origine.



“On peut avoir des amis ici, se sentir bien, mais il n’y a pas l’historique. Une relation d’un an ne remplace pas quinze ans d’amitié ou la famille.” Le sentiment d’appartenance ne repose pas uniquement sur la vie sociale actuelle, mais aussi sur les racines et les souvenirs.

L’expatriation agit alors comme un révélateur. “Elle n’invente pas de nouvelles fragilités, elle active des schémas déjà présents”, poursuit la psychologue. Sentiments d’abandon, besoins d’appartenance et peurs de l’exclusion s’invitent alors au mal du pays. Autant de dynamiques qui peuvent être amplifiées par le déracinement, même partiel.

Avec le temps, deux trajectoires se dessinent alors. Certains parviennent à créer de nouveaux repères, à s’ancrer durablement en Espagne, et le manque s’atténue. D’autres, en revanche, restent dans cet entre-deux, parfois jusqu’à envisager un retour en France.

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Image de Arthur Chanteclair

Arthur Chanteclair

Journaliste en formation à la rédaction d'Equinox et à l'école W (Paris).
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