À Barcelone, choisir une table en terrasse n’est jamais anodin. C’est un acte social, identitaire, parfois inconscient. Entre gentrification, tourisme de masse et proxémie, les terrasses de la ville lisent la cité comme un roman.
Il est onze heures du matin au Born. Les chaises se remplissent. Valises à roulettes entre les tables, langues entremêlées, téléphones pointés vers le ciel. À quelques kilomètres de là, à Sarrià, les habitués commandent leur café de toujours, saluent le serveur par son prénom, déplient leur journal. Même geste, s’asseoir en terrasse, deux mondes radicalement différents. À Barcelone, la terrasse n’est pas un simple prolongement du bar. C’est une scène. Et ceux qui s’y installent en sont à la fois les acteurs et les spectateurs.
La terrasse comme miroir du quartier
Sergio Gil, gastro-anthropologue et restaurateur barcelonais, à la tête de La Peninsular et de La Llibertaria, se consacre depuis quinze ans à analyser ce que les tables disent d’une ville. Sa conviction « Les terrasses ne sont pas, ou n’étaient pas nécessairement, l’expression du bar. Elles relèvent d’une autre nature, proche mais différente. Sur une terrasse, on interagit moins, ou différemment. Chaque table devient une entité indépendante, avec cette fausse sensation d’intimité. »
Celui qui choisit la terrasse croit se soustraire au regard. Il y est en réalité plus exposé que jamais : au regard des autres clients, à celui de la rue, et à celui du quartier tout entier. Car une terrasse n’est pas un espace privé. C’est un espace public temporairement approprié contre paiement. On s’achète un bout de rue le temps d’un verre. Et ce bout de rue parle. L’identité d’un quartier se lit dans le profil de ceux qui s’y installent, dans les langues entendues, dans les horaires d’affluence. L’offre n’est jamais neutre. Elle construit une image, attire un public, et finit par exclure les autres.
Tourisme de masse : quand la terrasse cesse d’appartenir à la ville
Le cas des Ramblas est clinique. Qui s’y assoit aujourd’hui ? Des touristes, presque exclusivement. Ce qui signifie, selon Gil, que cette avenue a été retirée à la ville, non pas par la violence, mais par un mécanisme bien plus subtil : l’appropriation progressive de l’espace public par une clientèle de passage, avec la bénédiction de la municipalité en échange d’une redevance. L’anthropologue interroge « Les Ramblas : qui s’assoit aux terrasses ? Des touristes exclusivement. Cette avenue a été retirée à la ville. En échange d’un paiement versé à la municipalité. Le tourisme de masse a complètement transformé les codes de la terrasse barcelonaise. »

Le Born suit le même chemin. Longtemps quartier de prédilection des expatriés et des classes créatives, il est désormais saturé de touristes qui jouent leur rôle de touristes. Ce statut, perçu comme valorisant par ceux qui postent leur cappuccino sur Instagram, est vécu comme une dégradation par les résidents.
Résultat : les habitants fuient vers Poble-sec, Sarrià, Gràcia, des quartiers où les terrasses parlent encore leur langue. Le mécanisme est pernicieux à double titre : il prive les citadins d’une portion de leur espace public, et appauvrit le bar lui-même. « C’est une forme de cannibalisme », dit Gil. On habille l’un en déshabillant l’autre.
Proxémie : où l’on s’assoit dit qui l’on est
Au-delà de la géographie des quartiers, il y a la microéchelle de la table. Gil a développé une grille de lecture croisant anthropologie de l’espace et proxémie, cette science des distances dans les relations sociales. La position que l’on choisit, la table ronde ou carrée, le dos au mur ou face à la rue : rien n’est anodin. « Si tu t’assois dos au mur, tu protèges tes arrières. Si tu tournes le dos à la porte, c’est que ce qui se passe dans la rue ne t’intéresse pas. Si tu es avec quelqu’un avec qui tu veux entretenir une bonne relation, tu dois lui laisser la meilleure vue. Tu lui accordes un privilège. »
Avant, c’étaient les personnes assises qui observaient les passants. Aujourd’hui, c’est l’inverse : la terrasse elle-même devient un objet observé. Et par qui ? Par les pickpockets, les voleurs, les mendiants, qui ont désormais des cibles assises, immobiles et visibles. C’est aussi pour cela que les habitants évitent les terrasses fréquentées par les touristes, et préfèrent celles des quartiers résidentiels, où un voleur ne prend pas le risque d’opérer sur son propre terrain.
La table ronde, disparue de nombreux établissements modernes, était une invention sociale. « Les tables de café françaises en marbre, au milieu des grands bars avec salons, étaient rondes : elles permettaient à une personne seule d’être tout de même en relation avec les autres », rappelle Gil. La table carrée, elle, segmente, délimite, cloisonne.
À l’image d’une certaine vision contemporaine du bar : chacun dans sa bulle, ensemble mais séparés. Ceux qui maîtrisent ces codes naviguent mieux dans le monde social. Barcelone parle, dans les micro-gestes d’une table, dans la langue d’une commande, dans le profil de celui qui s’assoit dos au soleil ou face à la foule. Il suffit de s’asseoir pour l’écouter.




