Alors que les pluies torrentielles provoquent régulièrement des inondations spectaculaires dans plusieurs régions d’Espagne, Barcelone, même si elle a été victime d’inondations ce jeudi, semble trés relativement épargnée en comparaison de ses régions voisines. La capitale catalane bénéficie de certaines particularités géographiques, mais elle doit surtout cette résistance à des décennies de travaux souterrains destinés à absorber des quantités impressionnantes d’eau.
À chaque nouvel épisode de pluies diluviennes en Espagne, le contraste interpelle. Si les pluies de mercredi ont fortement perturbées Barcelone, ce qui se passe à Valence, Murcie, l’Andalousie ou le sud de la Catalogne est autrement plus violent.
Ce phénomène ne signifie pourtant pas que la capitale catalane soit protégée par une sorte de « bouclier météorologique ». Barcelone est elle aussi exposée aux épisodes méditerranéens et aux pluies torrentielles. Mais plusieurs caractéristiques de son territoire et, surtout, les infrastructures développées depuis plusieurs décennies permettent de limiter les dégâts.
La localisation de Barcelone joue d’abord un rôle. Les épisodes méditerranéens les plus violents ne touchent pas systématiquement l’ensemble du littoral espagnol de la même manière.
Les perturbations peuvent remonter depuis le sud et le sud-ouest du bassin méditerranéen en suivant le littoral, mais leur trajectoire dépend de nombreux paramètres : position de la dépression en altitude, température de la Méditerranée, orientation des vents et quantité d’humidité disponible.
C’est notamment ce qui explique pourquoi la région de Valence, Murcie ou le sud de la Catalogne peuvent être beaucoup plus durement touchés lors de certains épisodes.
Barcelone se trouve par ailleurs entre la Méditerranée et un relief très proche de la ville, notamment la Serra de Collserola. Mais contrairement à une idée répandue, ces montagnes ne constituent pas systématiquement un « mur » protégeant la ville. Selon la direction des vents, le relief peut au contraire favoriser l’ascension de masses d’air humide et accentuer localement les précipitations.
La météo méditerranéenne reste donc particulièrement difficile à généraliser : quelques dizaines de kilomètres peuvent séparer une zone presque sèche d’un secteur frappé par des pluies torrentielles.
Barcelone peut elle aussi subir des pluies torrentielles
L’épisode du 4 novembre 2024 en apporte la preuve. Ce jour-là, un système orageux particulièrement actif a progressé du sud-ouest vers le nord-est le long du littoral catalan. L’AEMET a relevé des intensités torrentielles dans plusieurs secteurs de la province de Barcelone et des cumuls dépassant localement 100 millimètres, notamment dans des zones très urbanisées du Baix Llobregat.
L’aéroport de Barcelona-El Prat avait alors été directement touché. Aena avait signalé des entrées d’eau dans certaines parties du terminal 1 et dans les parkings. Dix-sept vols à l’arrivée avaient été déroutés, tandis qu’une cinquantaine de départs avaient été annulés ou connaissaient d’importants retards. Les accès ferroviaires et le métro vers l’aéroport avaient également été interrompus. Autrement dit, Barcelone n’échappe pas aux phénomènes extrêmes. Mais la ville dispose aujourd’hui d’un atout considérable caché sous ses rues.
Sous Barcelone, des réservoirs géants contre les inondations
Depuis plusieurs décennies, la capitale catalane a construit un vaste dispositif destiné à empêcher le réseau d’égouts de saturer brutalement lorsqu’un orage déverse énormément d’eau en quelques minutes.
Sous les rues, les parcs et certaines places se trouvent ainsi d’immenses bassins de rétention des eaux pluviales.
Le principe est simple : lorsqu’une quantité trop importante d’eau arrive simultanément dans les égouts, une partie est temporairement détournée vers ces réservoirs souterrains. Une fois l’orage terminé, l’eau peut être progressivement réinjectée dans le réseau.
Selon les dernières données municipales, l’ensemble des réservoirs barcelonais représente une capacité nominale d’environ 477.000 mètres cubes.
Certains sont gigantesques. Celui de la Zona Universitària peut contenir 105.500 m³ d’eau, celui de Bori i Fontestà 71.000 m³, celui des Rieres d’Horta 65.200 m³ et celui situé sous le parc Joan Miró 55.000 m³.
Ces installations jouent un double rôle : elles limitent les inondations dans les rues mais empêchent également une trop grande quantité d’eaux usées et de déchets d’être rejetée directement dans la Méditerranée pendant les fortes pluies.
Et la ville estime que le système actuel ne suffira pas face au changement climatique. La municipalité prévoit désormais la construction de plusieurs dizaines de nouveaux réservoirs. Le programme actuellement planifié doit permettre d’ajouter plus d’un million de mètres cubes supplémentaires de capacité de rétention.
L’objectif est clair : préparer Barcelone à des précipitations moins fréquentes mais potentiellement beaucoup plus concentrées. La mairie considère ces infrastructures comme l’un des outils majeurs permettant à la ville de s’adapter au changement climatique. Les nouveaux bassins doivent aussi réduire les rejets polluants vers les plages lorsque les égouts arrivent à saturation.
Une ville construite sur d’anciens torrents
Cette protection est d’autant plus importante que Barcelone possède elle-même une histoire étroitement liée aux cours d’eau temporaires. Plusieurs zones aujourd’hui entièrement urbanisées étaient autrefois traversées par des torrents et des rieras descendant depuis Collserola. Une grande partie a progressivement été canalisée ou intégrée au réseau souterrain.
Le plan d’assainissement de Barcelone prévoit d’ailleurs toujours l’entretien préventif des rieras de Collserola ainsi que des secteurs considérés comme particulièrement exposés au risque d’inondation. Il prévoit également l’entretien des lits du Llobregat et du Besòs. Cette réalité nuance donc l’idée selon laquelle Barcelone serait naturellement moins vulnérable parce qu’elle ne serait pas traversée par de grands cours d’eau.
Le traumatisme des inondations de 1962
Si Barcelone et son aire métropolitaine investissent autant dans la prévention, c’est aussi parce que la région porte le souvenir d’une des catastrophes naturelles les plus meurtrières de l’histoire contemporaine espagnole. Dans la nuit du 25 septembre 1962, des pluies torrentielles s’abattent sur le Vallès, au nord de Barcelone. Les rivières et torrents gonflent brutalement et emportent maisons, véhicules et quartiers entiers, notamment autour de Terrassa, Rubí et Sabadell.
La violence des eaux fut telle que des corps furent entraînés jusqu’à la Méditerranée et retrouvés plusieurs jours plus tard sur différentes parties du littoral espagnol. Les archives catalanes continuent aujourd’hui encore de documenter l’ampleur exacte de cette catastrophe. Cette catastrophe a profondément marqué l’aménagement hydraulique de l’aire métropolitaine.
Barcelone protégée, mais certainement pas invulnérable
La capitale catalane bénéficie donc d’une combinaison favorable : sa position fait qu’elle n’est pas systématiquement située sur la trajectoire des épisodes méditerranéens les plus violents et, surtout, elle possède un réseau particulièrement développé d’égouts, de collecteurs et de bassins de rétention. Mais le changement climatique pourrait mettre progressivement ce système sous pression.
La municipalité elle-même considère que les pluies méditerranéennes ont vocation à devenir plus concentrées et torrentielles, raison pour laquelle Barcelone continue d’augmenter fortement ses capacités de stockage souterrain. La question n’est donc plus vraiment de savoir si Barcelone connaîtra de nouvelles pluies extrêmes, mais jusqu’à quel point ses infrastructures seront capables d’absorber les prochains épisodes exceptionnels.



