À la suite de l’expulsion de Maricarmen Abascal, une Madrilène de 87 ans, devenue, malgré elle, le symbole de la crise du logement, des dizaines de milliers de personnes ont défilé, pour le droit au logement dans de nombreuses villes espagnoles.
Sur les pancartes des manifestants, on peut lire « Sin casa a la calle » (Pas de maison, dans la rue), « Derecho al techo » (Droit au toit) ou encore « Pisos, su burbuja, estáya que estalla » (La bulle immobilière est sur le point d’exploser), autant de jeux de mots symptomatiques d’un raz-le-bol généralisé face au mal-logement.
Et, comme moi aussi, je subis ce phénomène de plein fouet, j’ai décidé, plutôt que de prendre un pavé, de dégainer mon arme contondante de prédilection : ma plume, pour pousser un coup de gueule.
Chers propriétaires,
Je vous écris depuis la rue, parce qu’à ce rythme-là, c’est sûrement ici que je vais finir.
Vous me reconnaîtrez peut-être : je suis la personne qui vous verse chaque mois un montant de plus en plus conséquent (environ la moitié de mon salaire). Je suis celle qui consulte les annonces immobilières avec la même appréhension que les résultats d’une prise de sang. Celle qui est devenue bilingue en jargon immobilier, qui sait, qu’un « loft cosy de 12 m² » est la plupart du temps un « placard humide avec fenêtre donnant sur un mur ». Celle qui voit ses rêves de stabilité, d’intimité, de propriété, s’éloigner en scrollant sur Idealista.
Je sais bien que vous n’êtes pas tous des oncles Picsou assis sur leur tas d’or qui comptent leurs appartements en caressant un chat blanc. Certains d’entre vous ont acheté un logement pour préparer leur retraite. D’autres ont hérité. Certains remboursent encore leur crédit. Et rappelons que nombre d’entre vous louent honnêtement, entretiennent leur bien et répondent aux messages de leurs locataires. Ce qui, dans le climat actuel, relève parfois du miracle.
Pourtant si nous sommes si nombreux dans la rue, du retraité à l’étudiant en passant par le salarié et le travailleur indépendant, c’est que nous avons un point commun. On a eu beau cotiser toute notre vie, travailler de 9 à 5, jongler entre études et contrats précaires, nous sommes tous confrontés au même problème : une fois le loyer payé, il ne nous reste presque plus rien pour vivre.
Comme s’il avait été décidé à une réunion de copropriété secrète dont nous étions les grands absents, que se loger était devenu un privilège réservé à l’élite, un hobby de niche réservé aux riches.
Rappelons que le logement est reconnu comme un droit social et économique fondamental à l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.
Pas une récompense pour avoir réussi sa vie. Pas un produit de luxe. Pas un mirage auquel aspirer à la mort de ses parents.
Quand le logement devient un simple placement financier pour les agences et les multipropriétaires, un espace de passage pour les touristes, et non plus un vrai lieu de vie : ce sont les villes qui en pâtissent. Elles deviennent des vitrines, des coquilles vides et interchangeables dans lesquelles on transite plutôt qu’on vit.
Car ce sont nous qui travaillons dans les restaurants où vous allez dîner. Qui vous sourions au supermarché. Qui écrivons vos articles. Qui conduisons vos taxis. Qui enseignons à vos enfants. Qui faisons tourner ces mêmes villes pendant que le prix du mètre carré continue de s’envoler.
On nous a expliqué qu’il fallait être flexibles. Alors nous avons été flexibles. Nous avons accepté des contrats de 11 mois, des colocations et des chambres de bonnes mal isolées sous les toits.
On nous a expliqué qu’il fallait s’éloigner du centre-ville. Nous avons étendu nos abonnements pour les transports, allongé nos trajets, accepté de passer moins de temps avec nos proches pour aller travailler.
On nous a expliqué qu’il fallait se contenter de plus petites surfaces. Nous nous sommes convaincus qu’avec un bon sens de l’optimisation et un peu d’huile de coude, nos micro-logements deviendraient de petits nids douillets.
On nous a expliqué qu’il fallait gagner davantage. On aimerait bien. Mais à un moment donné, si le salaire entier sert à financer le droit de ne pas dormir dehors, ce n’est plus vraiment un marché immobilier. C’est un Rubik cube… Dont nous cherchons toujours la solution.
Le plus absurde, peut-être, c’est que nous avons fini par intégrer cette situation comme quelque chose de normal. On trouve normal de consacrer une énorme partie de son salaire au loyer. Normal de vivre avec des colocataires à 35 ans. Normal d’être 20 à visiter un appartement. Normal de devoir envoyer une fiche de paie, un contrat de travail, des relevés bancaires, et une déclaration sur l’honneur prouvant que nous serions prêts à donner notre moelle osseuse pour obtenir 30 m².
On finit même par être reconnaissant lorsqu’un appartement possède une fenêtre. « Incroyable, de la lumière naturelle ! » Nous qui n’avions pas vu le soleil depuis 2019.
Aujourd’hui si les gens sont dans la rue, ce n’est pas parce qu’ils détestent les propriétaires. Mais parce qu’ils aimeraient simplement pouvoir vivre quelque part. Vous avez des charges. Vous avez payé cet appartement. Vous avez pris des risques financiers. Personne ne vous oblige à louer moins cher. C’est vrai.
Mais personne ne devrait nous obliger à accepter que notre existence entière s’organise autour de nos loyers.
Le logement n’est pas un luxe que l’on consomme lorsqu’il reste de l’argent à la fin du mois. C’est précisément ce qui nous permet d’avoir une vie en dehors du travail : une cuisine où se préparer de bons petits plats, une salle de bain, une chambre et une table où poser ses clés, un endroit où inviter quelqu’un sans devoir expliquer pourquoi le canapé est aussi le lit, le bureau et parfois la salle à manger. Un endroit où rentrer.
Alors, chers propriétaires d’Espagne et d’ailleurs, je ne vous demande pas de sortir les drapeaux rouges et de vous mettre à chanter l’Internationale, une main sur le cœur. Vous pouvez garder vos appartements et continuer à investir. Mais laissez-nous au moins le droit de considérer notre logement comme autre chose qu’une ligne dans votre patrimoine. Un logement est un droit. Comme l’idée de pouvoir vivre dans la ville où l’on travaille. De ne pas être expulsé au profit d’une location touristique. Et qu’un salaire permette encore de payer un toit, de manger, de sortir boire un verre et, soyons fous, de partir en vacances une fois par an.
Vous possédez peut-être les murs. Mais nous sommes ceux qui les habitons.
Et une ville dans laquelle plus personne ne peut se permettre de vivre n’est plus vraiment une ville. C’est un décor. Sûrement charmant. Mais sans habitants.



