« Holi », « buenas », « ey », « ¿qué pasa? », « ¿qué tal? » : en Espagne, un simple bonjour peut se raccourcir, se déformer et s’adapter bien sûr à l’interlocuteur.
Le traditionnel « hola » semble parfois presque trop solennel. Tandis que « buenos días » peut donner l’impression de convoquer une réunion de copropriété à huit heures du matin. Tant de mini chocs culturels qui se traduisent parfois dès les premiers mots échangés avec un local. (Et cet article est écrit par une fille qui a maintes fois mis en péril l’amitié franco-allemande en plantant deux gros baisers bien baveux sur les joues de pauvres teutons au bord de la crise d’apoplexie).
Pour le Français fraîchement débarqué et habitué à décocher un « bonjour » à leur voisin, agrémenté d’un « Madame/Monsieur » si tant est que la personne en face ait dépassé l’âge de 7 ans et demi, le phénomène peut sembler déconcertant. Car si les Espagnols ne disent pas toujours bonjour comme de l’autre côté des Pyrénées, ils n’ont pas pour autant oublié les règles élémentaires de la politesse. Ils les ont simplement réécrites.
« Buenas » : le bonjour qui fait le minimum syndical
Premier choc culturel : le bonjour espagnol n’a pas besoin d’être terminé pour être compris. « Buenos días », « buenas tardes », « buenas noches » ? Trop long. Dans la vie quotidienne, un simple « buenas » fait souvent l’affaire. Le mot fonctionne à toute heure de la journée et dans une multitude de situations : en entrant dans une boutique, en arrivant chez le médecin, en croisant un voisin dans l’ascenseur ou en pénétrant dans un bar.
Une économie de syllabes qui ferait pâlir d’envie n’importe quelle boulangère. En deux secondes, le contact est établi, la politesse est assurée et chacun peut poursuivre sa route.
« Buenas » possède surtout un avantage considérable : il évite de devoir calculer si l’on se trouve encore l’après-midi ou le début de soirée, et de se retrouver face à un sec « bonsoir » après avoir lancé un tonitruant « bonjour » à la volée.
Attention, toutefois, à ne pas transformer ces observations en règle absolue : les usages varient selon les régions, les générations, les milieux et les situations. Un entretien d’embauche ne s’amorce pas comme une soirée entre amis, et personne n’est dispensé de saluer son interlocuteur de manière plus soutenue sous prétexte que « buenas » existe.
« ¿Qué tal? » : comment ça va, mais pas trop longtemps
Autre particularité espagnole : la salutation ne se limite pas toujours à un bonjour. Elle s’accompagne volontiers d’une question sur l’état de l’autre. « ¿Qué tal? », « ¿Cómo estás? », « ¿Qué pasa? » : les formules s’enchaînent avec une facilité déconcertante.
Le problème, pour les nouveaux arrivants français, c’est qu’ils prennent parfois ces questions au pied de la lettre. À « ¿Qué tal? », ils répondent avec précision que : c’est compliqué au travail, le propriétaire refuse de réparer la chaudière, le chat a vomi sur le canapé et que sa vie sentimentale ressemble à un chantier sans permis de construire. Erreur de casting. Votre interlocuteur s’est déjà fait la malle pour aller se commander une caña. Dans de nombreux échanges ordinaires, « ¿Qué tal? » fonctionne avant tout comme une formule de contact. Un « bien, ¿y tú? », suffit généralement à faire avancer la conversation. Il ne s’agit pas nécessairement d’une invitation à ouvrir son journal intime.
Cela ne signifie pas que les Espagnols ne s’intéressent pas réellement à la réponse. Entre proches, collègues ou connaissances régulières, la question peut parfaitement déboucher sur une vraie conversation. Mais le contexte compte : dans la rue, au travail ou en croisant quelqu’un entre deux rendez-vous, elle peut simplement servir à se saluer.
Ici, on salue aussi avec le corps
Reste un détail qui n’en est pas un : en Espagne, le bonjour ne passe pas uniquement par les mots. Il se joue aussi dans les gestes, les distances et la manière d’occuper l’espace.
La bise en est l’exemple le plus connu. En France, elle peut déjà représenter une épreuve logistique, entre hésitation sur le nombre de baisers et collision accidentelle. En Espagne, les deux bises sont une salutation courante entre femmes, ainsi qu’entre hommes et femmes dans de nombreux contextes informels. Entre hommes, la poignée de main, l’accolade ou le signe de tête peuvent davantage s’imposer selon la relation et la situation. Les usages ne sont évidemment pas universels. Et surtout, le contact physique n’est pas systématique. On ne fait pas la bise à chaque personne croisée dans la rue, parfois un simple clin d’œil ou un salut de la main suffit.
Au fond, le paradoxe espagnol n’est peut-être pas que les habitants ne disent jamais bonjour, mais qu’ils disposent d’une palette suffisamment large pour que le mot lui-même devienne presque secondaire. Un regard, un « buenas » lancé depuis le comptoir, un « ¿qué tal? » sans cérémonie : le contact est établi, même si le protocole français n’a pas été respecté à la lettre.
Alors, faut-il abandonner définitivement le « bonjour » en arrivant en Espagne ? Certainement pas. Il suffit de comprendre qu’ici, la politesse n’est pas toujours proportionnelle au nombre de syllabes prononcées. Et que, parfois, un « holi » vaut bien un long discours.
À condition, évidemment, de ne pas oublier de saluer son voisin de palier. Même d’un simple « buenas ».



