Quand il pleut à Barcelone, les rues sont nettoyées et l’air devient plus respirable. Mais sous terre, un tout autre phénomène se produit. Les fortes précipitations peuvent entraîner le rejet d’eaux usées directement dans la Méditerranée, provoquant parfois la fermeture des plages pour cause de pollution. Un phénomène qui pourrait s’intensifier avec la multiplication des épisodes météorologiques extrêmes.
Après l’orage, le soleil revient, les rues sèchent et la Méditerranée retrouve son apparence habituelle. Pourtant, derrière cette image de carte postale, l’eau peut être devenue impropre à la baignade. En cause : un système d’assainissement qui, lors de précipitations particulièrement intenses, ne parvient plus à absorber les volumes d’eau.
Le problème concerne de nombreuses villes espagnoles, à commencer par Barcelone. À l’été 2025, plusieurs épisodes de pollution ont notamment touché la plage de Nova Icària. Sur les côtes valenciennes, les inondations catastrophiques d’octobre 2024 avaient également entraîné d’importants rejets de polluants dans le milieu marin.
Quand la pluie entraîne les eaux des toilettes vers la mer
Le phénomène s’explique par le fonctionnement des égouts. Dans une grande partie des villes espagnoles, les eaux de pluie et les eaux usées des habitations empruntent les mêmes canalisations. Lorsqu’il pleut, l’eau ruisselle sur les chaussées avant de rejoindre les égouts. Elle s’y mélange aux eaux provenant des douches, des cuisines et des toilettes. Un cocktail qui contient notamment des matières fécales, des bactéries, des produits ménagers, des lingettes et divers déchets. En temps normal, ce mélange est acheminé vers les stations d’épuration, où il subit plusieurs traitements avant d’être rejeté dans les rivières ou dans la mer.
Mais lorsqu’un orage particulièrement violent éclate, les volumes peuvent dépasser les capacités du réseau et des installations. Pour éviter leur saturation, des dispositifs de débordement permettent alors d’évacuer une partie des eaux directement dans le milieu naturel, sans traitement préalable. À Barcelone, ces rejets s’effectuent principalement dans la Méditerranée, mais également dans le fleuve Besòs. Et les eaux rejetées ne contiennent pas uniquement des bactéries fécales. Elles transportent aussi les hydrocarbures, les huiles et les métaux lourds accumulés sur les chaussées, notamment à cause de la circulation automobile.
Pourquoi certaines plages ferment après les orages
Ces déversements n’entraînent pas systématiquement de problème sanitaire majeur. Ils peuvent néanmoins dégrader temporairement la qualité des eaux de baignade et justifier l’interdiction d’accès à la mer. En Espagne, les autorités surveillent notamment la présence de deux indicateurs de contamination fécale : la bactérie Escherichia coli et les entérocoques intestinaux. Lorsque leur concentration atteint des niveaux préoccupants, la baignade peut être interdite jusqu’au retour à une qualité d’eau satisfaisante. C’est pourquoi certaines plages catalanes affichent parfois un drapeau rouge après des épisodes de fortes pluies, même lorsque la mer semble parfaitement calme. Les baigneurs peuvent consulter les informations officielles sur le portail national Náyade ou sur la plateforme PlatgesCat de l’Agence catalane de l’eau.
Mais le dispositif présente des limites. Les analyses régulières se concentrent sur la saison balnéaire et sur certains indicateurs microbiologiques. Elles ne permettent donc pas de mesurer systématiquement tous les polluants susceptibles d’affecter les écosystèmes marins, notamment les microplastiques et certains composés chimiques.
À Barcelone, 11 réservoirs pour éviter la pollution de la Méditerranée
Face à ce problème, Barcelone a développé un important réseau de bassins de rétention souterrains, également appelés bassins d’orage. Leur fonctionnement est relativement simple : lorsque de fortes précipitations surviennent, ces installations stockent temporairement une partie de l’eau qui circule dans les égouts. Celle-ci est ensuite progressivement renvoyée vers les stations d’épuration, lorsque leur capacité de traitement le permet.
La capitale catalane dispose actuellement de 11 bassins destinés à limiter les déversements d’eaux usées lors des orages. Selon les données municipales, ces installations évitent chaque année le rejet d’environ 900 tonnes de matières en suspension dans la Méditerranée. D’autres villes espagnoles, comme Madrid, Séville ou Alicante, ont également développé des infrastructures similaires. Ces dispositifs ont toutefois leurs limites, notamment lorsque les précipitations atteignent des intensités exceptionnelles.
Des villes qui doivent apprendre à retenir l’eau
Pour les spécialistes, la solution ne consiste plus uniquement à construire de nouvelles canalisations ou à augmenter les capacités de stockage. Il faut également repenser la manière dont les villes absorbent les précipitations. Pendant des décennies, l’urbanisme a privilégié l’évacuation rapide de l’eau vers les égouts. Mais les surfaces bétonnées et imperméables empêchent son infiltration naturelle dans les sols, aggravant les problèmes de ruissellement.
Une nouvelle approche se développe désormais dans plusieurs municipalités espagnoles : les systèmes urbains de drainage durable. Jardins capables de recueillir temporairement l’eau, toitures végétalisées, sols perméables ou espaces verts aménagés pour absorber les précipitations : ces dispositifs permettent de réduire la pression sur les réseaux d’assainissement. Ils présentent également d’autres avantages, comme la recharge des nappes souterraines ou la récupération d’eau pour l’arrosage et le nettoyage des rues.
L’Union européenne entend accélérer cette transition. Sa nouvelle directive sur le traitement des eaux résiduaires urbaines impose notamment un meilleur suivi des déversements et prévoit des mesures visant à réduire leur impact environnemental. Avec la multiplication des épisodes de pluies intenses, particulièrement préoccupante sur le littoral méditerranéen, l’enjeu devient essentiel pour les villes espagnoles.
Car au-delà des inondations visibles dans les rues, c’est aussi la qualité de l’eau de la Méditerranée qui se joue à chaque gros orage. Et pour éviter que la pluie ne se transforme en pollution marine, une partie de la solution pourrait être de laisser davantage l’eau s’infiltrer naturellement dans les sols, plutôt que de chercher à l’évacuer le plus rapidement possible.


