Le surtourisme est dāautant moins une fatalitĆ©, que le secteur sāadapte sous lāinfluence des voyageurs. Une demande pour un autre tourisme, plus respectueux de lāenvironnement, moins intensif, Ć©merge depuis quelques annĆ©es. Cette Ā« douce Ā» pression amĆØne le secteur Ć se mĆ©tamorphoser. Trop lentement, estimeront certains. ProfondĆ©ment, rĆ©torqueront les autres.
Par Christine PETR, UniversitƩ Bretagne Sud (UBS) et Aikaterini Manthiou, Neoma Business School
En raison des coĆ»ts environnementaux des dĆ©placements des visiteurs et de pratiques peu respectueuses des lieux, des espaces sensibles, et des communautĆ©s locales, le tourisme est souvent pointĆ© du doigt. Cette description est encore noircie par la mĆ©diatisation croissante des mouvements anti-touristiques dāhabitants inquiets ou Ć©puisĆ©s par la pression touristique de leurs lieux de vie. Penser que le tourisme nāa pas su Ć©voluer serait pourtant rĆ©ducteur. Bien au contraire, il y a une Ć©volution croissante dans la prise en considĆ©ration des enjeux de durabilitĆ© depuis la naissance du tourisme de masse.
Ce cadre intĆ©grateur nommĆ© « lāĆ©chelle de progression de la durabilitĆ© touristiqueĀ Ā» est lāoccasion de rappeler que le tourisme nāest pas un phĆ©nomĆØne dĆ©shumanisĆ©. Le tourisme est le rĆ©sultat dāune accumulation de pratiques individuelles de dĆ©placement, dāattentes dāexpĆ©riences et dāexploration, de dĆ©sirs, de moments de dĆ©tente et de rencontres, qui est portĆ©e par des voyageurs et des vacanciers, cāest-Ć -dire ce que nous sommes tous. Le tourisme est fait par les touristes (nousĀ !), et comme les prĆ©occupations des touristes Ć©voluent (nous Ć©voluons dans nos vies et dans nos aspirationsĀ !), le tourisme ne cesse de se rĆ©inventer, et cela en Ć©tant profondĆ©ment engagĆ© sur une trajectoire de durabilitĆ© (Figure 1).
Surtourisme, tourismophobie et recettes touristiques
Depuis les annĆ©esĀ 1950, lāindustrie mondiale du tourisme connaĆ®t une forte croissance qui nāa Ć©tĆ© que provisoirement impactĆ©e par les Ć©pisodes de confinements et de restrictions de la Covid-19. Ces dynamiques dāexpansion touristique nationales et internationales ont mis en lumiĆØre le phĆ©nomĆØne de surtourisme, dĆ©fini comme une affluence de touristes dĆ©passant la capacitĆ© dāaccueil dāune destination. ConsidĆ©rĆ© en termes de vĆ©cu subjectif plus que de chiffres objectifs, ce sentiment de dĆ©bordement engendre des impacts nĆ©gatifs pour les habitants, les visiteurs et les Ć©cosystĆØmes locaux.
Les impacts nĆ©gatifs dāune frĆ©quentation non maĆ®trisĆ©e peuvent Ć©galement engendrer une aversion pour le tourisme, appelĆ©e tourismophobie, qui est marquĆ©e par la crainte, lāhostilitĆ© et le rejet social, souvent liĆ©s Ć des pratiques touristiques de masse non durables.
Parce que le tourisme est aussi une source de revenus Ć©conomiques, de dĆ©veloppements, dāĆ©changes culturels et de pacification entre les peuples, il devenait urgent de repenser les pratiques touristiques pour limiter les effets dĆ©lĆ©tĆØres du dĆ©veloppement du tourisme.
Un dƩfi majeur et une prioritƩ
Face aux enjeux environnementaux et aux menaces pesant sur les habitats naturels partagĆ©s par touristes et locaux, le tourisme durable apparaĆ®t comme un dĆ©fi majeur et une prioritĆ© pour lāindustrie contemporaine. Il repose notamment sur la consommation durable, dĆ©finie comme « la consommation de biens et de services rĆ©pondant aux besoins essentiels sans compromettre ceux des gĆ©nĆ©rations futuresĀ Ā».
Pour promouvoir lāadoption de comportements touristiques respectueux de lāenvironnement, il est important dāidentifier combien les touristes sont motivĆ©s par les dimensions vertueuses de lāĆ©thique et du durable. En effet, les prĆ©occupations relatives Ć la santĆ© de la planĆØte et Ć lāassurance de dĆ©livrer un hĆ©ritage de qualitĆ© pour les gĆ©nĆ©rations futures sont devenues essentielles. Les propositions touristiques qui proposent de sāengager et de se connecter Ć la nature sont celles dĆ©sormais jugĆ©es Ć trĆØs forte valeur par les touristes car au-delĆ des bĆ©nĆ©fices immĆ©diats pour lāenvironnement, elles offrent des bĆ©nĆ©fices individuels en termes de santĆ© mentale et physique.
LāĆ©mergence du tourisme lent
Encore peu Ć©tudiĆ© par les chercheurs, le tourisme lent est une tendance touristique en Ć©mergence. ReprĆ©sentant une forme plus achevĆ©e que le tourisme durable, le tourisme lent permet de ralentir non seulement physiquement, mais aussi mentalement, et dāĆ©chapper au mode de vie pressĆ© que les touristes adoptent avant de voyager.
Le flux temporel est une dimension importante de lāexpĆ©rience touristique. La dĆ©cĆ©lĆ©ration chez les voyageurs fait rĆ©fĆ©rence Ć la recherche par les individus dāopportunitĆ©s pour Ć©chapper au rythme trĆ©pidant de la vie et sāengager dans diverses formes de consommation lente que ce soit pour se dĆ©placer, se nourrir et sāoccuper. Des recherches internationales approfondies dĆ©finissent lāexpĆ©rience du tourisme lent comme « des vacances au cours desquelles les touristes prennent plus de temps et font preuve de plus de flexibilitĆ© pour, tout en cherchant lāharmonie avec la nature, les communautĆ©s locales, leurs habitants et leur culture, sāengager plus intensĆ©ment et personnellement dans la dĆ©couverte des offres touristiquesĀ Ā».
LāĆ©lĆ©ment au cÅur de lāexpĆ©rience du tourisme lent est la notion du rythme de la consommation. Un tourisme plus ralenti est alors perƧu comme vertueux et suscite des sentiments positifs sachant quāil faut que les contraintes environnementales soient faibles pour quāil y ait intention de voyage ou de revisite.
Pour Ć©valuer si une offre touristique sāinscrit dans la tendance du tourisme lent, les auteurs proposent un cadre thĆ©orique construit sur 6 continuumsĀ :
- Flexibilité (de haute à basse),
- Engagement social sur place (de riche Ć superficiel),
- Consommation de la localitĆ© (de lāattachement au dĆ©tachement),
- Expérience concrète de la destination (de riche à superficielle),
- Perceptions de la valeur (de haute Ć basse),
- et Vivre le moment (de intensément à faiblement).
Outre lāapport thĆ©orique, ce cadre donne des consignes concrĆØtes pour concevoir des offres touristiques du tourisme lent.
Le tourisme rƩgƩnƩratif
En mettant lāaccent sur la rĆ©paration, la restauration et la reconstruction, le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©ratif marque un tournant stratĆ©gique pour le secteur du tourisme et constitue une rĆ©ponse prometteuse pour transformer, reconsidĆ©rer et rĆ©duire les dommages environnementaux du tourisme conventionnel. Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©ratif offre Ć lāindustrie un solide potentiel de transformation qui constitue une nouvelle Ć©tape vers la rĆ©flexion et le dĆ©veloppement durable. Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur consiste à « proposer aux visiteurs des activitĆ©s qui permettront aux destinations de guĆ©rir, tout en contrebalanƧant les impacts sociaux, Ć©conomiques et environnementaux du tourismeĀ Ā».
Du point de vue des prestataires touristiques, il existe cinq dimensions clés pour décrypter le tourisme régénérateur :
- la durabilitƩ,
- lāharmonie avec les communautĆ©s,
- la restauration des ressources,
- la compensation carbone
- les Ć©conomies dāĆ©nergie.
Ces clés sont les leviers que les praticiens et les fournisseurs du tourisme doivent activer pour restaurer concrètement les destinations et façonner un avenir touristique durable.
Une source dāinspiration
Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur comprend deux dimensions essentielles du point de vue des consommateursĀ : la durabilitĆ© et la restauration. Le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur est perƧu comme une source dāinspiration et a un impact positif Ć la fois sur lāhĆ©ritage personnel et sur la volontĆ© des touristes de participer Ć nouveau. LāhĆ©ritage personnel des touristes fait rĆ©fĆ©rence au sentiment de responsabilitĆ© quāils Ć©prouvent Ć lāĆ©gard des gĆ©nĆ©rations futures et Ć leur dĆ©sir de changer le monde en mieux et de laisser un impact durable sur ce monde qui aidera les gĆ©nĆ©rations futures et aura un effet positif durable sur la sociĆ©tĆ©.
En outre, les aspects moraux interviennent de la maniĆØre suivanteĀ : les touristes Ć la moralitĆ© Ć©levĆ©e sont plus enclins Ć sāengager dans des activitĆ©s de tourisme rĆ©gĆ©nĆ©ratif. Leur souci de « bien faireĀ Ā» pour les gĆ©nĆ©rations futures plutĆ“t que pour eux-mĆŖmes se traduit par un sens moral plus fort, qui les amĆØne Ć sāattendre Ć un hĆ©ritage personnel moins important et qui reflĆØte leur nature altruiste.
Inversement, dāautres sont plus motivĆ©s pour « se montrerĀ Ā» et crĆ©er une image positive dāeux-mĆŖmes sur le moment. Ces conclusions orientent sur la maniĆØre de promouvoir le tourisme rĆ©gĆ©nĆ©rateur auprĆØs de tous les touristesĀ : insister pour les uns sur les avantages dāune cause altruiste et Ć long terme et, pour les autres, sur les avantages de la gratification instantanĆ©e et la communication de soi suite Ć cet engagement rĆ©gĆ©nĆ©rateur qui est socialement valorisĆ©. Quelle que soit la voie choisie, lāobjectif final et sain de la transformation peut alors ĆŖtre atteintĀ !
La prochaine étape : une vision circulaire et automotivante du tourisme
Signe dāune nouvelle phase dāĆ©volution du tourisme, de futures recherches vont rapidement porter sur lāĆ©conomie circulaire dans le secteur du tourisme et de lāhĆ“tellerie. Il sāagit par exemple de la consommation dāaliments locaux aux hĆ“tels et restaurants neutres en CO2. La gestion des dĆ©chets alimentaires dans le domaine du tourisme et de lāhĆ“tellerie est aussi une voie de recherche prometteuse. Il faut aussi approfondir le rĆ“le du tourisme dans la prĆ©servation et la rĆ©gĆ©nĆ©ration de la flore et de la faune locales en sāappuyant sur lāanalyse internationale des situations reconnues de succĆØs et de « best praticesĀ Ā».
Enfin, lāanalyse et la validation des indicateurs de « visites nettes zĆ©roĀ Ā» dans les destinations est une piste importante, tout comme les recherches sur la signification personnelle et le pouvoir de dĆ©veloppement et de transformation personnels que reprĆ©sentent, pour un individu, les pratiques de ces tourismes vertueux.
Quāil soit durable, lent ou rĆ©gĆ©nĆ©rateur, quels sont les bĆ©nĆ©fices ressentis par lāindividu voyageur lorsquāil adopte ces pratiques durables, et comment faire en sorte que ces expĆ©riences touristiques soient lāancrage et le ciment Ć partir duquel le voyageur ne dĆ©sire plus autre chose que ces expĆ©riences plus vertes et plus vertueusesĀ ?
Christine PETR, Professeur des UniversitĆ© en Marketing – Sciences de Gestion et du Management, UniversitĆ© Bretagne Sud (UBS) et Aikaterini Manthiou, Professeure de marketing, Neoma Business School
Cet article est republiĆ© Ć partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire lāarticle original.

