dimanche 22 mars 2026

L’immigration latina en Espagne : un exemple de rĂ©ussite ?

Les immigrĂ©s latinos dopent l’Ă©conomie espagnole, tandis que leur intĂ©gration dans la sociĂ©tĂ© locale semble facile et naturelle. Exemple Ă  suivre ou effet d’optique ? ElĂ©ments de rĂ©ponse.

Photos : Clémentine Laurent

A part son prĂ©nom typiquement amĂ©ricain, Matthew pourrait parfaitement passer pour un Catalan. ArrivĂ© du PĂ©rou alors qu’il n’avait que 7 ans, le jeune homme manie la langue de Verdaguer aussi bien que l’espagnol. « Je travaille dans les deux langues sans problème ». Ses parents sont arrivĂ©s Ă  Barcelone en premier, au dĂ©but des annĂ©es 2000, et les ont fait venir, lui et son frère, un peu plus tard, le temps d’avoir tous les papiers. « Ils sont venus pour des raisons Ă©conomiques, pour que nous ayons tous une meilleure vie ». Depuis, trois oncles et leur famille respective les ont rejoints. Seuls les grands-parents sont restĂ©s au pays. « C’est plus facile quand tu as dĂ©jĂ  de la famille sur place, tu as un logement quand tu arrives, et des bons plans pour travailler aussi ».

Le cas de Matthew est loin d’Ăªtre une exception. Les familles latino-amĂ©ricaines ont tendance Ă  se regrouper dans les mĂªmes villes, recrĂ©ant ainsi le cercle familial et profitant d’un rĂ©seau de solidaritĂ© très actif. Plus de 3,7 millions de latinos vivent actuellement en Espagne, la plupart ayant quittĂ© leur pays en raison de crises Ă©conomiques ou politiques.

Et ils continuent d’arriver, reprĂ©sentant aujourd’hui la moitiĂ© des nouveaux immigrĂ©s, loin devant les EuropĂ©ens (29 %) et les Africains (19 %), selon l’Institut national des statistiques. Les Colombiens dominent ce flux, suivis par les VĂ©nĂ©zuĂ©liens, les Équatoriens et les Argentins. Les communautĂ©s pĂ©ruviennes et boliviennes occupent Ă©galement une place significative.

Politique d’immigration ouverte

Et l’Espagne les accueille les bras ouverts. Avec une croissance de 3,2 % en 2024 et une prĂ©vision de 2,4 % pour 2025, le pays manque de bras. D’après l’institut Funcas, six crĂ©ations de postes sur dix reviennent Ă  des personnes nĂ©es Ă  l’étranger et la moitiĂ© de la croissance repose directement sur l’apport de l’immigration. Madrid mène donc une politique d’immigration très ouverte, Ă  contre-courant de ses voisins europĂ©ens. Les migrants venus d’AmĂ©rique latine bĂ©nĂ©ficient d’ailleurs d’un atout majeur : grĂ¢ce aux accords conclus entre l’Espagne et ses anciennes colonies, ils peuvent demander la nationalitĂ© après seulement deux ans de rĂ©sidence.

Cyane Morel

« C’est nous qui portons la croissance du pays ! », s’exclame, en faisant mine de plaisanter, Daisy, elle aussi originaire du PĂ©rou. Cette dynamique quinquagĂ©naire, assistante Ă  domicile, assure que ses concitoyens occupent les emplois dont ne veulent pas les Espagnols, et forment un bataillon indispensable au PIB local.

Et les chiffres lui donnent raison. Les Latino-amĂ©ricains aident Ă  pallier les manques de main-d’œuvre dans des secteurs sous tension, notamment l’hĂ´tellerie, mais aussi la construction, le commerce, les transports, la santĂ© ainsi que les gardes de personnes Ă¢gĂ©es ou d’enfants. Le patronat milite d’ailleurs pour l’accĂ©lĂ©ration des procĂ©dures administratives afin de faciliter les embauches.

Des salaires plus bas que les Espagnols

De fait, l’immigration latina s’est parfaitement fondue dans la sociĂ©tĂ© espagnole, passant presque inaperçue. Question de langue, de culture ou de religion ? Certainement, un peu de tout cela Ă  la fois. En tous cas, elle n’alimente pas les discours enflammĂ©s de l’extrĂªme droite, qui tire Ă  boulet rouge sur les immigrĂ©s africains, ou ceux d’une certaine extrĂªme gauche, qui, Ă  moindre mesure, a fait des expats europĂ©ens sa nouvelle tĂªte de turc.

IntĂ©gration oui, mais Ă©galitĂ©, pas tout Ă  fait. « La proximitĂ© culturelle et la langue leur permet de trouver rapidement du travail, explique la sociologue Ana MarĂ­a LĂ³pez Sala, mais les perspectives d’Ă©volution restent limitĂ©es et ils restent souvent dans des secteurs oĂ¹ les salaires sont bas ».

Selon les chiffres gouvernementaux, les travailleurs latino-amĂ©ricains touchent en moyenne 42 % de moins que les Espagnols, sans Ă©volution notable en fonction de l’anciennetĂ©, comme c’est le cas pour les locaux. Soit environ 1400 euros nets mensuels, tous Ă¢ges confondus.

Et pourtant, beaucoup s’en contentent. « J’ai eu tellement de mal Ă  avoir mes papiers », raconte Loli, trentenaire originaire du Honduras. Alors avoir un CDI qui lui permet de renouveler son permis de rĂ©sidence, c’est dĂ©jĂ  beaucoup. MĂªme si c’est pour travailler très tard le soir pour le SMIC, et vivre dans une colocation avec sept personnes. « Au Honduras, il n’y a pas de travail, il n’y a rien que tu puisses faire pour t’en sortir, donc oui, les efforts ici valent la peine ». La jeune femme espère ensuite pouvoir faire venir son petit frère et ses parents. « Pour vraiment vivre ». 

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