Depuis la pandémie, de nombreux restaurants barcelonais, y compris certains des plus prestigieux, ferment désormais le samedi soir. Un bouleversement culturel et économique qui transforme les rythmes urbains, les façons de travailler et la sociabilité.
Il y a encore quelques années, fermer le samedi soir aurait semblé absurde pour un restaurateur barcelonais. « C’était inimaginable : c’était le jour du plus gros chiffre d’affaires ! », raconte Sergio Gil, restaurateur et anthropologue spécialisé en gastronomie. Mais la pandémie a rebattu les cartes. Les restrictions, la réouverture progressive et le choc organisationnel ont laissé des traces. Selon lui, « les habitudes des clients n’ont pas changé aussi rapidement ; les changements viennent surtout du côté de l’offre. À cela s’ajoutent de nouvelles sensibilités : beaucoup de gens donnent la priorité au sport, au repos ou au temps personnel, y compris le week-end. »
Pour certains établissements, le samedi n’est donc plus le pilier économique d’autrefois. Mais selon Sergio Gil, la cause première est claire : « l’impossibilité de créer des équipes stables pour travailler aux horaires du secteur. » Un constat confirmé par d’autres acteurs.
Des décisions motivées par le bien-être du personnel
L’exemple le plus emblématique est celui de Disfrutar, élu meilleur restaurant du monde 2024, qui a choisi dès 2018 de fermer le week-end. Son chef étoilé et copropriétaire, Eduard Xatruch, explique à Equinx : « nous voulions un peu concilier la vie de famille, j’ai passé de nombreuses années de sacrifices et nous l’avons fait aussi pour le personnel : notre objectif est de renforcer l’équipe et d’offrir de la stabilité. »
Il insiste : ce choix n’est possible que grâce à la demande exceptionnelle du restaurant en semaine. « Nous pouvons nous permettre ce caprice parce que nous travaillons beaucoup et que nous n’avons que 40 couverts. Mais cela a toujours été une décision prise en pensant à l’équipe. » Le chef rappelle aussi que la pandémie a modifié les horaires eux-mêmes : « Avec le COVID, nous avons été obligés de réduire les horaires. Maintenant, nous recevons de 12h30 à 13h et le soir de 19h30 à 20h : il n’est pas logique qu’un client mange un menu dégustation à une heure du matin. »
De son côté, Francesc Xavier Medina. professeur d’anthropologie de l’alimentation à l’Université Ouverte de Catalogne note que la gestion des équipes est l’un des moteurs majeurs de la reconfiguration actuelle. « Il y a des profils très divers et de nombreux employés ne veulent pas travailler tous les soirs. Cela complique la gestion et conduit à rationaliser les horaires. » En résumé : privilégier les services du midi ou limiter les soirées travaillées pour éviter l’épuisement. Il ajoute également : « Barcelone offre de moins en moins d’options nocturnes. Il y a moins de monde qui sort le samedi soir, et les jeunes sortent moins qu’avant. La précarité influence tout : le temps libre, les loisirs, la vie sociale. »
Une transformation plus culturelle qu’économique
Car le changement n’est pas seulement professionnel : il touche les modes de sociabilité. Les enquêtes d’AECOC, l’association des fabricants et distributeurs, représentée par Marta Munné, confirment « un transfert des loisirs nocturnes vers les loisirs diurnes ». Selon elle : « Pendant la pandémie, les gens ne pouvaient pas sortir le soir et s’y sont habitués. Beaucoup ont conservé cette habitude. »
Pour notre anthropologue, les nouvelles pratiques de livraison modifient également la sociabilité. « Des services comme Glovo influencent aussi. Avant, si vous vouliez socialiser à la maison, vous cuisiniez vous-même ; maintenant, vous pouvez commander des plats préparés et les recevoir. Cela transforme la sociabilité domestique : on sort moins dîner, et la tendance à partager des moments à la maison sans effort logistique augmente, ce qui affecte particulièrement la vie nocturne en couple ou en petits groupes. »
Le brunch, l’afterwork et le tardeo, ces moments où l’on prend un verre à partir de 17–19h, prennent le relais du dîner traditionnel : « Ce sont des consommations sociales et plus économiques. On ne dépense pas comme pour un dîner complet. » Francesc Xavier Medina nuance néanmoins la portée urbaine du phénomène : « Cela n’affecte pas vraiment la sociabilité : les gens continuent de partager de la nourriture, que ce soit le soir ou à midi. Mais il faut réorganiser l’offre. » À Barcelone, certains quartiers résidentiels ont naturellement basculé vers un rythme plus diurne. Le chef Eduard Xatruch confirme pour le quartier de l’Eixample : « ici, les commerces ferment le week-end et le quartier n’est pas affecté, nos voisins viennent deux ou trois fois par an et peuvent s’organiser en semaine. »
Un mouvement durable ou un simple ajustement conjoncturel ?
La pandémie n’a pas créé la tendance, elle l’a accélérée, et tous s’accordent sur ce constat. Marta Munné d’AECOC observe également que : « chez les jeunes en particulier, il semble s’agir d’un changement structurel. Ils vont davantage à des concerts et moins en discothèque ; ils consomment moins d’alcool et de manière différente. Ce n’est pas seulement l’inflation ou le contexte économique : c’est un changement générationnel dans les habitudes et dans la façon de profiter de leur temps libre. »
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Le secteur, lui, doit s’adapter : l’anthropologue anticipe que les horaires plus matinaux pourraient devenir la norme : « À l’avenir, nous viserons des horaires plus tôt. Le secteur continuera de fonctionner, mais peut-être avec moins de nocturnes. » Mais ces ajustements ne sont pas qu’une question de confort ou de mode de vie ; ils reflètent aussi une réalité économique tendue. Comme le rappelle le restaurateur Sergio Gil, la précarité pèse : « il n’y a plus vraiment de joie de vivre, l’économie ne suit pas, et la restauration s’est précarisée : ce que l’on vous paie ne permet pas de boucler le mois. »
Face à ces contraintes, le pragmatisme prime. Eduard Xatruch illustre cette logique : « Nous continuerons à fermer les samedis et dimanches tant que nous le pourrons. Si un jour le lundi ne suffit pas, nous ouvrirons le samedi, car le business doit rester viable. » Le secteur, confronté à des évolutions à la fois culturelles et économiques, doit donc jongler entre adaptation et survie.
Une ville qui glisse lentement vers la lumière du jour
Ce déplacement du cœur social de la nuit vers le jour pourrait bien être l’un des changements les plus profonds du Barcelone post-pandémie. Il traduit une nouvelle manière de vivre le temps, le travail, les loisirs… et ce que signifie véritablement « sortir ».
Moins de dîners tardifs, davantage de moments partagés au soleil ; moins d’excès, plus de planification ; moins de week-ends sacrifiés au travail, plus de stabilité et de rythme. Les restaurants qui ferment le samedi soir n’obéissent pas à un caprice, mais traduisent un basculement global de la ville vers un rythme plus diurne.
Reste à voir si Barcelone saura réinventer sa vie nocturne à la hauteur de sa légende… ou si, peu à peu, les nuits du samedi continueront de se vider, laissant place à une convivialité diurne qui s’impose comme la nouvelle norme.


