lundi 12 janvier 2026

Logement, isolement, corruption : pourquoi les Espagnols se sentent de plus en plus mal

Logement hors de prix, tensions sociales, tourisme sous pression et nouvelles formes d’exclusion : en 2025, le bien-être des Espagnols a reculé à nouveau. L’indice de bonheur social et de qualité de vie révèle une société fragilisée, où la crise du logement, les inégalités et le climat social pèsent de plus en plus lourd sur le quotidien.

Par Víctor Raúl López Ruiz, Professeur en économie appliquée (économétrie), Université de Castille-La Manche, Domingo Nevado Peña, Professeur en économie financière et comptabilité, Université de Castille-La Manche, José Luis Alfaro Navarro, Professeur en économie appliquée (statistique), Université de Castille-La Manche, Nuria Huete Alcocer, Professeure docteure, Université de Castille-La Manche. Photos : Clémentine Laurent. 

Nous pouvons affirmer sans détour que l’indice pondéré de bonheur social et de qualité de vie des Espagnols recule à nouveau. Cet indice, élaboré par l’Observatoire des Intangibles et de la Qualité de Vie (OICV), est de nature subjective et mesure les perceptions réelles de l’environnement résidentiel, familial, professionnel et économique.

L’étude annuelle recense les facteurs sensibles au bien-être social, tels que l’offre de services publics, l’intégration sociale, la politique du logement, la planification urbaine, la gestion et la gouvernance, auxquels s’ajoutent des éléments conjoncturels comme les crises sanitaires ou économiques.

Le chiffre est clair : 7,17 sur 10, soit deux dixièmes de moins qu’en 2024 et un demi-point en dessous du maximum atteint en 2020. Derrière ce recul apparaît un triangle très identifiable : le prix du logement, la corruption et l’intégration sociale. À ces trois piliers s’ajoutent deux phénomènes qui érodent structurellement notre bien-être : l’âgisme numérique, perçu par trois Espagnols sur quatre dans une population vieillissante, et la solitude non désirée, qui touche 40 % des jeunes adultes de moins de trente ans.

Le mur qui grandit chaque année

L’Espagne traverse un moment critique sur le marché immobilier. Aux Baléares, à Madrid et en Catalogne, les prix ont déjà dépassé ceux de la bulle de 2008. Il ne s’agit pas d’un simple va-et-vient conjoncturel : c’est un problème qui traverse la vie de milliers de familles.

Qu’est-ce que cela implique pour la société ? L’accès au logement est devenu un défi insurmontable pour les jeunes, les couples qui souhaitent s’émanciper et les classes moyennes, qui voient leur loyer augmenter année après année tandis que l’accès à un crédit immobilier devient un rêve inaccessible. Le résultat est connu : davantage de précarité, l’expulsion des habitants vers les zones périphériques et une perte progressive de stabilité.

barcelone clementine laurent928 scaled

L’absence d’intervention publique, la baisse de l’offre privée, la pression de la demande, les tensions inflationnistes sur le marché locatif et l’essor des logements touristiques dans les grandes villes et les zones côtières composent un cocktail générateur d’inégalités et de vulnérabilité.

Dans l’étude pour 2025, les résidents évaluent la relation entre prix, emplacement et qualité du logement à un niveau proche du minimum possible : à peine une note de 1 sur 10 dans les zones les plus sous tension. Seules l’Estrémadure, La Rioja et certaines zones à faible pression démographique et touristique de Castille-et-León et de Castille-La Manche obtiennent la moyenne. L’Espagne rurale dépeuplée ne parvient toujours pas à s’imposer comme alternative résidentielle, au-delà du refuge temporaire qu’elle a offert durant les mois les plus durs de la pandémie.

Tourisme : moteur économique ou menace ?

Le tourisme est devenu le moteur économique de nombreuses zones côtières et de l’intérieur du pays, transformant leur paysage urbain et social. Toutefois, derrière les chiffres records de fréquentation et les titres sur la croissance économique, une question clé se pose : comment cette activité affecte-t-elle réellement la qualité de vie des habitants de ces territoires ?

D’un côté, le tourisme apporte des bénéfices indéniables. Il génère de l’emploi, stimule l’investissement dans les infrastructures et améliore des services dont bénéficient également les résidents. En outre, l’interaction avec les visiteurs favorise l’ouverture sociale et l’échange culturel, enrichissant l’identité locale.

Tout n’est pas positif. En moyenne, 30 % des résidents attribuent une mauvaise note à leur relation avec le tourisme, un chiffre qui atteint 50 % dans des régions sous tension comme les Baléares, la Catalogne ou la Cantabrie.

DSCF4019 1 scaled

L’arrivée massive de touristes en haute saison met sous pression les ressources de base : hôpitaux saturés, transports engorgés et services publics à la limite. S’y ajoutent la hausse du prix des logements à l’achat comme à la location, la perte d’espaces communautaires et la dégradation de l’environnement, qui menace à la fois la biodiversité et l’essence culturelle des villes. Il en résulte une paradoxe : alors que l’économie prospère, la vie quotidienne se complique.

La clé réside dans la planification. Un tourisme durable, qui régule l’usage du sol, protège l’environnement et écoute la communauté, peut rééquilibrer la situation. Sans ces mesures, le risque est évident : ce qui attire les touristes peut finir par expulser les habitants, en bloquant l’accès au logement et aux services de transport.

L’exclusion technologique reste un problème

Nous vivons dans une société dont les relations reposent sur l’infrastructure numérique. La technologie relie, mais elle ouvre aussi de nouvelles fractures. Aux inégalités classiques, comme l’écart salarial entre les sexes, s’ajoutent d’autres, de nature numérique.

L’âgisme numérique réduit la qualité de vie des personnes âgées. L’exclusion technologique n’est pas un inconvénient mineur : elle entraîne des difficultés d’accès aux services, un sentiment de désorientation, une perte d’autonomie et des situations d’isolement social. Le seuil critique se situe autour de 75 ans.

Et ils ne sont pas seuls. La solitude non désirée atteint des niveaux alarmants chez les jeunes de moins de 30 ans. Ainsi, en 2025, l’Espagne vit avec deux pôles de solitude qui progressent simultanément.

photo Bastien Durand personne âgée

À cela s’ajoute un climat social complexe. La polarisation politique et la mauvaise gestion publique génèrent de l’incertitude et minent la confiance des citoyens. Le manque de politiques d’intégration, l’immigration peu qualifiée et les failles du marché du travail créent de nouveaux ghettos urbains de pauvreté et d’exclusion.

Le IXᵉ rapport de la Fondation FOESSA sur l’exclusion et le développement social en Espagne (rapport Caritas 2025) met en évidence une situation de profonde fragmentation sociale et une augmentation de l’exclusion, avec 9,4 millions de personnes en risque de pauvreté.

La classe moyenne s’est considérablement réduite, tandis que les fractures sociales se sont élargies. Bien que le salaire minimum ait augmenté, on observe un effet de nivellement par le bas du salaire moyen dans les emplois qualifiés, ce qui détériore le pouvoir d’achat.

Corruption dans la Communauté valencienne

Par ailleurs, la corruption provoque une rupture entre la classe politique et la société, ce qui se traduit par les pires évaluations de l’étude en 2025. La Communauté valencienne présente aujourd’hui les indicateurs les plus critiques, après avoir occupé la première place du classement en 2024, une année dont le travail de terrain s’est achevé juste avant la dana.

La qualité de vie se dégrade dans les zones urbaines, touristiques et technologiquement exigeantes. Davantage d’Espagnols vivent en situation de vulnérabilité et le bien-être recule. Lorsque la détérioration est constante, il faut intervenir.

Recommandé pour vous