Le lundi, Equinox ouvre ses colonnes à des regards personnels sur Barcelone, l’Espagne et la vie locale pour une tribune libre. Cette semaine, c’est Hugo Isaac, artiste installé dans la capitale catalane depuis un an et demi, qui prend la plume.
Image par Mohamed Hassan
À Barcelone, les groupes WhatsApp de Français se sont multipliés ces dernières années. Bons plans, annonces, entraide, sorties : ils promettent de faciliter l’installation et de créer du lien. Pourtant, derrière le nombre de membres et l’abondance de messages, une question se pose : ces groupes fonctionnent-ils encore comme des communautés, ou sont-ils devenus de simples espaces d’observation et d’attente ? Un regard à partir d’une expérience vécue.
À peine arrivé à Barcelone, on les rejoint presque automatiquement. Des groupes WhatsApp de Français, il en existe pour tout : le logement, le travail, les démarches administratives, les sorties, les bons plans, parfois même pour rencontrer du monde. Ils circulent par bouche-à-oreille, sur Facebook ou via des connaissances déjà installées. Ils rassurent. Ils donnent l’impression d’entrer dans un collectif.
Sur le papier, l’intention est claire : faciliter l’arrivée, mutualiser les informations, créer du lien entre personnes qui partagent une langue et une expérience commune. Mais à l’usage, le décalage entre la promesse et la réalité interroge.
Des groupes pleins… mais silencieux
Ce qui frappe d’abord, c’est le contraste entre le nombre de membres et la participation réelle. Certains groupes comptent plusieurs dizaines, voire des centaines de personnes. Pourtant, les échanges sont souvent limités à quelques messages récurrents :
« Je cherche un appartement »,
« Je viens d’arriver, comment faire mes papiers ? »,
« Est-ce que quelqu’un connaît un travail ? »
Ces demandes sont légitimes. Mais elles concernent aussi des informations largement accessibles ailleurs : plateformes spécialisées, articles détaillés, sites officiels. Malgré cela, les groupes continuent de servir de point de passage, comme si poser la question collectivement apportait une forme de réassurance supplémentaire.
En revanche, dès qu’il s’agit de proposer quelque chose, une sortie, un apéro, un moment pour se rencontrer, la dynamique change. Les réponses deviennent rares. Beaucoup lisent, peu s’expriment. Et encore moins se déplacent.
L’illusion de la communauté
Être inscrit dans un groupe ne signifie pas forcément en faire partie. Cette nuance apparaît rapidement.
Dans un groupe récemment créé pour organiser des sorties et favoriser les rencontres, une proposition simple a été faite : se retrouver autour d’un apéro pour faire connaissance. Sur plus de quarante membres, seules quelques personnes ont répondu.
Une autre fois, une sortie a été organisée, des participants se sont inscrits… mais personne n’est finalement venu. L’organisatrice s’est retrouvée seule.
Ces situations ne sont pas anecdotiques. Elles reviennent souvent et posent une question simple : pourquoi rejoindre un groupe censé créer du lien si l’on ne participe pas lorsque quelque chose est proposé ?
Attendre le “bon plan” plutôt que la rencontre
Peut-être parce que la logique a évolué.
L’enjeu n’est plus seulement de rencontrer, mais de savoir ce que cette rencontre va apporter. La question implicite devient : « Qu’est-ce que j’y gagne ? »
Un apéro sans promesse claire, ni réseau, ni opportunité professionnelle, ni bénéfice identifiable semble parfois insuffisant. On garde l’option ouverte, on observe, on attend mieux. Quelque chose de plus concret, de plus immédiatement utile.
Dans ce contexte, le hasard et l’imprévu ont moins de place. La rencontre gratuite, sans objectif précis, devient secondaire. Le groupe se transforme alors en espace d’attente plutôt qu’en lieu de présence.
Entre entraide et vitrine professionnelle
Un autre usage est également très présent : la promotion d’activités. Artistes, thérapeutes, coachs, freelances, restaurateurs, entrepreneurs… nombreux sont ceux qui utilisent ces groupes pour faire connaître leur travail. Là encore, la démarche est compréhensible.
S’installer dans un pays étranger implique aussi de développer une activité, de trouver une clientèle, de s’appuyer sur un réseau existant.
Mais cette dimension ajoute une ambiguïté. Ces groupes sont-ils des espaces de lien ou des vitrines informelles ? Des lieux de rencontre ou des tableaux d’annonces déguisés ? Souvent, ils sont un peu des deux, reflétant les contradictions de ceux qui les fréquentent.
Beaucoup d’informations, mais un besoin de présence
Si l’essentiel des informations est accessible en ligne, pourquoi ces groupes continuent-ils d’attirer autant de monde ? Peut-être parce qu’ils ne servent pas uniquement à obtenir des réponses. Ils offrent aussi une présence, même silencieuse. Le sentiment de ne pas être seul face à l’installation, même si l’on n’échange presque pas.
Les groupes WhatsApp deviennent alors des sortes de salles d’attente sociales. On y est inscrit, on observe les conversations, on lit sans intervenir. On se sent « dedans », sans être réellement engagé.
Un constat, pas un procès
Il ne s’agit pas ici de juger ni de regretter un âge d’or des relations humaines. Ces groupes sont simplement le reflet d’une époque marquée par la rapidité, la prudence et l’optimisation du temps. Une époque où l’on cherche du lien, tout en hésitant à s’exposer. Où l’on espère une communauté, sans toujours y participer activement.
Ils fonctionnent comme un miroir de nos attentes et de nos limites : vouloir rencontrer, mais sans risque ; s’intégrer, mais sans contrainte ; appartenir, sans forcément s’engager.
Être inscrit ou être présent
La question reste ouverte.
Une communauté peut-elle exister sans participation réelle ? Être inscrit dans un groupe suffit-il à créer du lien ?
Peut-être que ces espaces ne fonctionneront différemment que si chacun accepte une part d’incertitude : proposer, venir, tenter, même sans garantie. Non pas pour y gagner quelque chose immédiatement, mais simplement pour être là.
La prochaine fois qu’on rejoint un groupe WhatsApp, la vraie question n’est peut-être pas ce qu’on va y trouver, mais ce qu’on est prêt à y apporter.
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