mardi 24 février 2026

L’enfer des rendez-vous NIE en Espagne : incompétence technique ou racisme institutionnel ?

C’est le rituel angoissant de milliers d’étrangers chaque jeudi matin : la chasse au rendez-vous NIE sur le site de l’administration. Une loterie souvent perdue d’avance face aux « bots » qui raflent les créneaux en quelques secondes pour alimenter un marché noir lucratif.

Jeudi, 8h55. Vous êtes prêt. Ordinateur ouvert, page actualisée, café à portée de main. Vous cherchez ce fameux rendez-vous pour votre NIE ou votre TIE, sésame indispensable pour travailler ou se loger légalement. 9h00 : le site s’ouvre. 9h02 : « No hay citas disponibles ». Plus de rendez-vous disponible.

En deux minutes, tout a disparu. La frustration laisse place à la résignation, ou au passage à la caisse via des groupes Telegram où le rendez-vous se monnaie entre 50 et 200 euros. Mais derrière ce « bug » apparent se cache une réalité plus sombre : un système abandonné politiquement, où les mafias prospèrent sur le dos de l’administration et des usagers.

« Le bot n’a pas besoin de souris »

Pour comprendre pourquoi vous perdez à chaque fois (si, si…), il faut regarder votre adversaire. « Derrière ce site web totalement bloqué se cache un ennemi quasi impossible à vaincre pour un humain : les bots », explique au média CatalanNews Rene Serral, professeur à l’UPC et chercheur au inLAB FIB.

Le combat est inégal par nature. « Le bot n’a pas besoin de déplacer la souris, de remplir les champs… Il envoie directement l’ensemble des données », détaille l’expert. Pire, l’administration facilite la tâche des pirates. « Le site web est stable, il ne change jamais », souligne-t-il. Une aubaine pour les développeurs de bots qui n’ont qu’à ajuster leurs scripts.

Pourtant, la solution existe. Captcha, analyse comportementale, IA : « Elles sont déjà prêtes ; il suffit de les intégrer », assure Rene Serral. Mais selon lui, l’administration refuse d’investir pour modifier le flux de travail de ses sous-traitants.

Même son de cloche chez Natalia Caicedo, professeure de droit constitutionnel à l’Université de Barcelone (UB), qui avance une explication politique. Elle n’hésite pas à parler de « racisme institutionnel ». « Dans le domaine de la santé ou de l’éducation, il est très facile d’obtenir un rendez-vous […] Mais ce n’est pas le cas pour les procédures d’immigration », note l’experte.

Pour elle, ce parcours du combattant numérique agit comme un filtre volontaire. « C’est comme un tribut qu’ils doivent payer pour atteindre le même statut que les nationaux », analyse Natalia Caicedo. Elle affirme que l’administration dispose des outils pour stopper les bots et les mafias, « mais choisit activement de ne pas le faire ».

La police à bout de nerfs

Nous avons donc mené notre petite enquête auprès des autorités et… force est de constater que si les experts pointent la faisabilité technique, les policiers, eux, dénoncent l’effondrement opérationnel. Ils se disent les premières victimes collatérales de ce système défaillant.

« La situation actuelle est insoutenable », tranche Javier Otero Diez, responsable presse du syndicat JUPOL. Pour lui, le chaos n’est pas dû aux fonctionnaires, qui « travaillent à la limite de leurs capacités », mais bien à une « absence d’outils technologiques efficaces pour empêcher l’accaparement automatisé des créneaux via des bots ».

Le système a démontré sa vulnérabilité « depuis des années », permettant aux réseaux organisés de capter massivement les créneaux. Javier Otero Diez insiste : les agents n’ont « aucun pouvoir de décision sur la conception ni sur la gestion informatique de la plateforme », mais subissent pourtant la détérioration de l’image de l’administration.

Le constat de JUPOL est sans appel et pointe directement la responsabilité de l’État : « Il s’agit d’un problème structurel qui exige une réponse structurelle. Sans volonté politique et sans investissement, le problème continuera de s’enraciner. »

« Kits complets » et faux papiers : le règne des mafias

Cette faille numérique a créé un véritable monstre : un marché parallèle structuré. Ana Alarcón, porte-parole du syndicat SUP, décrit des mafias opérant « comme un marché de services » sur les réseaux sociaux.

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Plus inquiétant encore, l’annonce de nouvelles régularisations massives a dopé la fraude. Les policiers voient arriver des dossiers falsifiés d’une sophistication inédite. « Des offres comprenant des « kits complets » de documents ont été détectées », révèle Ana Alarcón. Faux certificats de casier judiciaire, documents falsifiés pour prouver l’enracinement (arraigo)… « Ce n’est rien de nouveau, mais face à une régularisation d’une telle ampleur, l’augmentation de la demande entraîne mécaniquement une hausse du nombre de criminels qui profitent de la situation. »

Les conséquences sont dramatiques pour les délais. « Vérifier un à un des certificats étrangers, des traductions, des copies certifiées […] est extrêmement complexe en l’absence de ressources suffisantes », explique la porte-parole du SUP. Le résultat ? Alors que les délais de traitement atteignaient déjà neuf mois dans certaines provinces, le SUP craint le pire : « Avec cette nouvelle réglementation, on craint que le délai de traitement ne s’approche désormais d’un an. »

Alors, économies budgétaires ou volonté politique de ne pas « faciliter la vie » aux étrangers ? On vous laissera juges, mais en attendant, le constat est là : l’administration a créé un système absurde où, pour prouver qu’on est un humain avec des droits, il faut d’abord réussir à battre des robots à leur propre jeu…

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