Pour la première fois de son histoire, l’Espagne pèse 2.000 milliards de dollars. Le gouvernement bombe le torse, les statistiques s’affolent et Madrid dépasse l’Australie. Une « success story » ? Pas si vite.
C’est officiel, l’Espagne joue désormais dans la cour des grands. Ou du moins, c’est ce qu’on essaie de nous vendre. Avec un PIB estimé par le FMI à 2.040 milliards de dollars (environ 1.600 milliards d’euros) début 2026, le royaume ibérique intègre le club très sélect des treize plus grosses économies de la planète, doublant au passage le Mexique, la Corée du Sud et l’Australie.
Sur le papier, c’est l’euphorie. En 2003, ce chiffre atteignait péniblement la moitié. Aujourd’hui, portée par une croissance de 2,8 % en 2025 (contre un anémique 1,5 % pour la zone euro), l’Espagne semble être la locomotive qui tire le vieux continent. Le gouvernement exulte, voyant là la preuve irréfutable de la résilience post-Covid.
Sauf que, comme souvent avec les statistiques, le diable se niche dans les détails. Et quand on gratte un peu le vernis, ça ne brille plus du tout.
Le tour de passe-passe du taux de change
Pour comprendre pourquoi ce record tient plus de l’illusionniste que du miracle économique, il faut écouter Maria Jesús Fernández Sánchez. L’économiste senior de Funcas (la fondation des caisses d’épargne) joue les rabat-joie avec une précision chirurgicale.
Son verdict ? Si l’Espagne grimpe au classement, c’est surtout grâce… à la faiblesse du billet vert. « La progression s’explique par la forte appréciation de l’euro face au dollar », tranche-t-elle. En gros, l’Espagne n’a pas tant grandi que ça, c’est l’étalon de mesure qui a rétréci. Le billet vert a perdu 10% de sa valeur sur les douze derniers mois face à un panier de devises, atteignant fin janvier un niveau plus bas depuis quatre ans.
D’ailleurs, si l’on regarde le PIB en parité de pouvoir d’achat (PPA) — la seule mesure qui vaille pour comparer ce qu’on peut vraiment s’acheter — l’Espagne ne bouge pas d’un iota et reste scotchée à sa 15e place.
« Je ne constate pas que le poids économique de l’Espagne ait réellement augmenté », assène l’experte. L’économie espagnole reste « éloignée de la frontière technologique », avec une productivité en berne. C’est un peu comme se vanter d’avoir la plus belle maison du quartier alors que les fondations prennent l’eau.
Le gâteau est plus gros, mais les parts sont plus petites
C’est là que le bât blesse vraiment. Avoir un gros PIB, c’est bien. Avoir des habitants riches, c’est mieux. Et sur ce terrain-là, l’Espagne dégringole.
L’économiste Pablo Gil, expert des marchés, utilise une image imparable : « Le gâteau est beaucoup plus grand, mais il doit être partagé entre beaucoup plus de personnes. »
La croissance espagnole est dopée à la démographie et à l’immigration, pas à la performance. Résultat ? Le PIB par habitant, le vrai thermomètre de la richesse, tire la langue. L’Espagne se fait doubler par la Lituanie en 2025 et devrait voir la Pologne lui passer devant en 2026 selon le FMI. Elle recule ainsi de la 37e place en 2024, à la 39e place en 2026.
« Croître en PIB ne signifie pas croître en qualité », rappelle Pablo Gil. « La qualité, c’est quand la croissance se traduit par une amélioration des salaires et du pouvoir d’achat. »
Or, la réalité du terrain, c’est celle décrite par Cáritas (organisation caritative catholique espagnole, spécialisée dans l’aide aux personnes pauvres et vulnérables) : une pauvreté qui grimpe et une classe moyenne — « le poumon économique du pays » — qui suffoque. On se retrouve avec des jeunes coincés chez papa-maman et des travailleurs qui tirent le diable par la queue, le tout dans un pays officiellement « plus riche que jamais ». Cherchez l’erreur.
140 milliards pour rien ?
Le plus rageant dans cette histoire ? L’occasion manquée. L’Espagne a reçu un chèque en blanc de 140 milliards d’euros de l’Union européenne pour se réinventer.
Pour Pablo Gil, le constat est amer : « Nous n’en avons pas fait bon usage. » Au lieu de moderniser le tissu productif et de soutenir les PME créatrices d’emplois, l’argent semble s’être évaporé sans corriger les vieux démons nationaux : la dépendance au tourisme de masse et à la brique.
On a « détruit du tissu de PME » pour revenir à une économie de services à faible valeur ajoutée. On a repeint la façade sans toucher à la plomberie.
Alors, faut-il se réjouir de voir l’Espagne dépasser les 2.000 milliards ? C’est toujours bon pour l’ego national et les dîners en ville. Mais comme le résume Pablo Gil, « nous avons un très beau titre, mais une réalité beaucoup moins reluisante. » L’Espagne est au final davantage devenue un géant aux pieds d’argile, ou plutôt un géant aux poches vides, qu’autre chose…