Alors que l’Espagne affiche des indicateurs économiques encourageants et attire une main‑d’œuvre étrangère croissante, le pays est confronté à une réalité paradoxale : ses jeunes talents hautement qualifiés continuent de s’expatrier.
En 2024, l’Espagne enregistrait un solde migratoire externe positif de 626 268 personnes, essentiellement grâce à l’arrivée de travailleurs étrangers . Pourtant, parallèlement, le nombre de personnes de nationalité espagnole vivant à l’étranger a dépassé les 3 millions, soit une augmentation de 4,7 % en un an, selon le registre officiel des Espagnols résidant hors du pays.
Ces données montrent que, même si l’Espagne continue d’attirer de nouveaux habitants, le pays ne parvient pas à retenir une part significative de ses propres citoyens, notamment parmi les jeunes diplômés et professionnels qualifiés. Alors que 41 % de la population âgée de 25 à 64 ans possède un diplôme de l’enseignement supérieur, un taux légèrement supérieur à la moyenne européenne, nombreux sont les jeunes formés en Espagne qui choisissent de s’expatrier pour des perspectives salariales et des opportunités de carrière plus attractives en Europe ou en Amérique du Nord.
Pourquoi les talents quittent l’Espagne
Plusieurs facteurs expliquent cette fuite des cerveaux. Le premier est la rigidité du marché du travail espagnol. Les jeunes diplômés se heurtent souvent à des contrats temporaires, à des salaires inférieurs à la moyenne européenne et à une progression de carrière limitée. Une enquête de ManpowerGroup Espagne révèle que 75 % des entreprises espagnoles peinent à recruter les profils qualifiés dont elles ont besoin, soulignant un déséquilibre entre l’offre et la demande de compétences.
Le financement de la recherche et de l’innovation reste également insuffisant. De nombreux chercheurs et ingénieurs trouvent plus d’opportunités à l’étranger, notamment en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, où les conditions salariales et les perspectives de carrière sont plus attractives. La bureaucratie, le manque de reconnaissance des compétences et les perspectives limitées dans certaines régions accentuent ce phénomène.
Par ailleurs, le phénomène n’est pas homogène : il touche davantage certaines régions ou secteurs. Les zones rurales ou économiquement moins développées voient leurs jeunes talents quitter massivement le territoire, alors que les grandes villes et certaines régions industrielles ou technologiques parviennent à retenir une partie des compétences.
Les conséquences économiques et sociales
Mais la fuite des cerveaux entraîne aussi une pénurie de compétences essentielles dans des secteurs clés, ce qui ralentit la croissance économique et limite la compétitivité des entreprises espagnoles. Certaines industries, comme les technologies avancées, la recherche médicale ou l’ingénierie industrielle, doivent faire appel à des experts étrangers pour combler le vide, ce qui augmente les coûts et fragilise la souveraineté scientifique et technologique du pays.
Au niveau social, ce départ massif de jeunes diplômés creuse les disparités régionales. Les zones rurales ou moins développées subissent une érosion démographique et intellectuelle, tandis que les grandes villes concentrent davantage d’opportunités, renforçant un déséquilibre territorial.
Pour les Français expatriés en Espagne, ce phénomène révèle un paradoxe : le pays attire par sa qualité de vie et son climat, mais peine à offrir des opportunités professionnelles solides, notamment dans les secteurs où la compétition internationale est forte.
Les régions qui réussissent à retenir certains talents
Toutes les régions ne sont pas égales face à ce phénomène. Le Pays basque se distingue par des salaires parmi les plus élevés du pays, en particulier dans la médecine et les professions techniques. Selon des données récentes, le salaire moyen y atteint 2 809 € bruts mensuels, devançant Madrid et la région de Navarre.
D’autres régions attractives incluent :
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Madrid : hub économique et technologique, avec de nombreuses entreprises multinationales offrant des opportunités pour les jeunes diplômés ambitieux.
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Catalogne (Barcelone) : forte concentration dans la tech, la recherche et les services créatifs, bien que le coût de la vie soit élevé.
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Navarre et Cantabrie : offrent des opportunités dans les industries et technologies avancées, moins médiatisées mais intéressantes pour les jeunes professionnels.
Même si ces régions réussissent à retenir certains talents, elles ne suffisent pas à inverser la tendance nationale : le pays reste confronté à un véritable exode intellectuel qui menace sa compétitivité à long terme.
