« ¡Hostia, cabrón! ¡Cuanto tiempo! » En Espagne, il suffit de tendre l’oreille dans la rue, d’allumer la télévision ou même d’écouter un débat politique pour se poser la question : les Ibères seraient-ils foncièrement malhablados
Premier choc culturel. Au moment de commander un café, un francophone demandera timidement à grands renforts de conditionnel et de formules de politesse « Buenos dias, podria pedir un café por favor? » Ce à quoi on lui répondra « Toma caballero. » ou même rien, nada. Habitué aux mauvaises manières légendaires des serveurs parisiens, il ne se formalisera pas mais lèvera peut-être un sourcil quand on le tutoiera comme du bon pain au moment de payer l’addition. Tandis que pour quelqu’un originaire d’Équateur ou du Venezuela habitué au formel « a la orden. » et à l’usage de « usted », cette familiarité peut être déconcertante.
En Espagne, l’impératif n’est pas perçu comme une agression, mais comme une économie de mots. « Dame un café. Siéntate. Paga aquí. » Des injonctions courtes et sans fioritures, qui pour une oreille peu habituée peuvent sonner frontales voire friser l’autoritaire.
Deuxième détail linguistique frappant (et pas des moindres) : la scatologie est omniprésente. On ne se contente pas d’un « Tu me fais chier. » On défèque sur ta mère, son lait, tes morts, Dieu… Tandis que « Va te faire foutre » devient littéralement « Va t’en dans la merde ». Pour les étrangers habitués à un registre plus soutenu (pas difficile, je vous le concède), cette diarrhée verbale aussi graphique que violente est propice à la visualisation de scènes extrêmement dérangeantes.
Pendant la première phase de mon acclimatation culturelle, j’ai plusieurs fois été, par inadvertance, témoin des éruptions verbales de mon propriétaire et voisin du dessous, un géant andalou aux dimensions et à la verve rabelaisiennes, dont les colères téléphoniques ont nourri des cauchemars dignes de Salò ou les cent vingt journées de Sodome. Car, de Barcelone à Madrid, en passant par Cadix – on surnomme affectueusement ses amis du mot qui désigne leur organes sexuels (chocho pour les filles et picha ou pisha, avec l’accent andalou pour les garçons), le gros mot est roi.
Impératif et scatologie
Les linguistes sont formels : il ne s’agit pas d’une spécificité idiomatique, puisque ce syndrome de la Tourette généralisé ne s’observe pas dans le reste de l’hispanophonie. En Colombie, au Mexique ou au Pérou, les insultes existent bien sûr (hijueputa, malparido, güevón, littérament fils de p***, batard et attardé), mais restent cantonnées à des cercles proches. À la télévision ou dans les discours politiques, on privilégie les euphémismes, parfois même une certaine solennité. Tandis que dans l’espace public, le “vous” la politesse sont de mise.
« En Espagne, ce glissement sémantique est arrivé avec le passage à la démocratie, qui a érigé la liberté en étendard dans tous les domaines et sous toutes ses formes. On a rompu avec tous les principes liés à la courtoisie linguistique et à la rhétorique, comme le vouvoiement ou le style indirect. Et cela s’est produit aussi bien dans la sphère quotidienne et familiale que chez les responsables politiques, qui, pour s’adresser aux médias et se montrer proches, drôles, adoptent un registre plus familier, laissant l’insulte s’imposer peu à peu dans le paysage médiatique, jusqu’à parfois verser dans la vulgarité », explique Susana Guerrero, professeure de langue à l’université de Malaga. Elle ajoute que, dans ce mouvement égalitaire, les femmes ont adopté à leur tour l’usage des gros mots, jusque-là très largement cantonné à la sphère masculine.
La grossièreté au service de la haine
Si le juron a une fonction cathartique : permettre de libérer des sentiments refoulés, mettre l’accent sur un propos, voire se libérer sémantiquement d’une oppression dictatoriale, sa démocratisation peut aussi soulever des questionnements. Car au lieu d’être une forme d’expression parmi d’autres, il semble être devenu la seule. Que des responsables politiques utilisent des grossièretés pour attirer l’attention et afficher une fausse proximité, pose problème, car près de quarante ans après la fin du franquisme, ce laisser-aller linguistique est devenu monnaie courante dans la sphère politique.
« Félon », « traître », « complice d’un coup d’État », « squatteur » les leaders du PP (droite conservatrice) et de Vox (extrême droite) vont toujours plus loin dans leurs insultes contre le premier ministre socialiste Pedro Sánchez. Ces attaques ne se limitent pas à des déclarations ponctuelles, mais sont de véritables gimmicks pour l’opposition. Lors d’un meeting du 1er mai 2025, le chef de Vox Santiago Abascal a traité le président de « crapule » et de « crétin », encourageant le public à l’insulter davantage.
Le ministre Félix Bolaños a alors répliqué que ce type d’expression « ne représente pas la société espagnole » et a dénoncé le « comportement offensant et agressif » de Vox. Cependant, la scène a montré à quel point il est difficile de calmer le ton lorsque celui-ci a été donné. Ces épisodes transforment la politique en cirque de la haine et érodent la coexistence démocratique. Il s’agit d’une stratégie calculée, pas de simples sorties de route, qui se conjugue d’ailleurs à l’internationale.
Rire de tout mais pas avec tout le monde
Le problème n’est donc pas tant l’insulte que son contexte. En Espagne, le juron peut être un signe de proximité, une ponctuation, ou un simple réflexe linguistique. Dans un bar ou entre amis, il n’a pas la même charge ou résonance que dans l’arène politique.
Or c’est précisément cette frontière que l’extrême droite brouille volontairement. En important dans le débat public un registre jusque-là cantonné à l’intime ou à la plaisanterie, elle transforme la vulgarité en stratégie et l’agressivité en posture. Mais lorsque ce registre quitte le comptoir pour la tribune, il cesse d’être anodin.
L’enjeu principal n’est donc pas de lisser le langage et de gommer les grossièretés si propices au castillan mais bien de savoir quel niveau de langue on peut se permettre dans quelles circonstances. Comme souvent, la clé n’est ni dans la bienséance absolue ni dans le défouloir permanent, mais dans la maîtrise des registres. Alors, vive les insultes colorées, les jeux de mots truculents et les réparties décapantes, mais seulement quand on sait à qui on s’adresse.

