Bad Bunny : une non-maitrise de la langue espagnole qui fait débat

espagnol bad bunny

En concert ce week-end à Barcelone, Bad Bunny, déplace les foules et se postionne en tête des charts. Si l’artiste démocratise la langue espagnole, notamment en France, son vocabulaire laisse à désirer. Analyse.

Quand Bad Bunny chante dans « NUEVAYoL » : « Tú tiene’ piquete, mami, yo también »que veut-il bien dire ? Pour l’Académie royale espagnole, un « piquete » désigne soit une petite blessure provoquée par une piqûre, soit un groupe de grévistes bloquant l’accès à une usine. Le mot évoque donc plutôt le conflit ou la douleur. Pourtant le chanteur ne parle ni de syndicats ni de cicatrices. Dans le jargon portoricain, le terme désigne quelque chose de beaucoup plus diffus : un mélange d’assurance, d’attitude, de style et de présence. Une manière très particulière d’occuper l’espace.

Ce sens de « piquete » fait partie des nombreuses spécificités linguistiques qui traversent l’univers du chanteur. Car Bad Bunny traîne depuis ses débuts une critique récurrente : « on ne comprend pas ce qu’il dit ».

L’artiste qui a probablement le plus contribué à faire entendre l’espagnol sur la scène mondiale ces dernières années est aussi l’un des plus attaqués pour sa manière de le parler. Sur les réseaux sociaux, les remarques du type « il massacre la langue », « il ne sait pas parler espagnol » ou « il n’articule pas » reviennent régulièrement.

Derrière ces réactions se cache un vieux conflit linguistique : celui qui oppose l’espagnol considéré comme « standard », académique et normatif, aux variantes parlées dans les rues de Vega Baja à Porto Rico, dans les quartiers latinos des États-Unis ou dans de nombreuses régions hispanophones.

Depuis ses premiers succès, une partie des critiques vise directement sa manière de parler, caractéristique de l’espagnol caribéen : aspiration ou disparition des consonnes finales, vocabulaire populaire portoricain, usage du spanglish ou encore lambdacisme, ce phénomène qui transforme certains « r » en « l ». Des traits souvent présentés comme du « mauvais espagnol ».

Pourtant, ce qui était autrefois perçu comme marginal ou local circule désormais à l’échelle mondiale. Des millions de personnes reprennent aujourd’hui des expressions et des tournures typiques de l’espagnol boricua, parfois sans en comprendre toutes les nuances, mais parce qu’elles incarnent une identité culturelle immédiatement reconnaissable.

Selon une étude de l’Observatorio Nebrija del Español, les morceaux de Bad Bunny ont connu un pic de recherches sur Shazam dans des pays non hispanophones comme la France, l’Allemagne, l’Italie ou le Royaume-Uni après le Super Bowl. Des auditeurs qui ne parlent pas forcément espagnol cherchent malgré tout activement sa musique.

Le chanteur a ainsi réussi à renverser une partie des préjugés longtemps associés à la musique urbaine latino.

« Baby, tú lo hace’ como si supiera’ »

Dès lors, une question se pose : peut-on aimer cette musique tout en rejetant l’accent qui la porte ? La chercheuse Sheila Rodríguez Madera, spécialiste des études socioculturelles sur Porto Rico et coautrice de The Bad Bunny Enigma (2024), estime que l’artiste « ne fuit pas cette identité : il la met en scène ». Selon elle, Bad Bunny évolue au sein de l’industrie culturelle américaine tout en la détournant de l’intérieur, en assumant pleinement son accent, son argot et son regard local. Son choix de chanter en espagnol portoricain lors des Grammy Awards, des Oscars ou du Super Bowl n’est donc pas un refus de s’adapter au marché anglophone. Au contraire : c’est la preuve que sa musique n’a plus besoin d’être traduite.

Pendant longtemps, de nombreux artistes latinos devaient enregistrer en anglais, ou au moins en spanglish, pour espérer conquérir un public international. Avec un catalogue presque entièrement en espagnol, Bad Bunny inverse aujourd’hui cette logique. Dans ses interviews, il mélange naturellement anglais et espagnol. Dans ses chansons, il utilise des termes comme « janguear », dérivé de l’anglais « to hang around », qui signifie « traîner » ou « passer du temps entre amis ».

Cette pratique s’inscrit dans ce que la linguiste cubano-américaine Ofelia García appelle le « translanguaging » : une manière fluide de naviguer entre plusieurs langues sans les cloisonner. Une façon de parler qui reflète des identités hybrides, les migrations et les cultures frontalières.

« Ahora todos quieren ser latinos, pero les falta sazón »

Le 18 février 2026, l’Académie portoricaine des lettres a d’ailleurs récompensé Bad Bunny pour sa « contribution à la diffusion mondiale de la langue espagnole ». L’institution expliquait notamment que son œuvre avait permis de « dépasser les préjugés envers les formes populaires, urbaines et métissées de l’espagnol ». Autrement dit, l’Académie ne l’a pas distingué malgré sa manière de parler, mais précisément pour cela.

Car si la mission première d’une langue est de créer du lien et de permettre la communication, l’impact de Benito Martínez Ocasio, le vrai nom de Bunny, est difficilement contestable. Il a contribué à faire voyager des mots comme « bellaquera », « chambear » ou « piquete » de Madrid à Tokyo.

Certains chercheurs nuancent toutefois ce phénomène. La spécialiste Nathaly Gómez Gómez estime que cette mondialisation du reggaeton risque aussi d’imposer une vision très caribéenne et portoricaine de l’identité latino-américaine, au détriment d’autres variantes de l’espagnol. Le « cas Bad Bunny » oblige donc à repenser notre rapport à la langue et à ses hiérarchies culturelles. Une chose semble néanmoins certaine : l’espagnol qui domine aujourd’hui les playlists mondiales n’est plus l’espagnol standardisé des manuels scolaires, mais celui venu d’une île de trois millions d’habitants.

Et ce n’est sans doute pas un signe de déclin de la langue, mais plutôt la preuve de son extraordinaire vitalité.

Cet article vous a plu ? Partagez-le !

Recommandé pour vous

Image de The Conversation

The Conversation

The Conversation propose des articles d'analyse de l'actualité, écrits par des universitaires et des chercheurs, et mis à disposition des médias francophones. Issu d'une étroite collaboration entre journalistes, universitaires et chercheurs, il propose d'éclairer le débat public grâce à des analyses indépendantes sur des sujets d'actualité.
Image de The Conversation

The Conversation

The Conversation propose des articles d'analyse de l'actualité, écrits par des universitaires et des chercheurs, et mis à disposition des médias francophones. Issu d'une étroite collaboration entre journalistes, universitaires et chercheurs, il propose d'éclairer le débat public grâce à des analyses indépendantes sur des sujets d'actualité.
  • ESSAI GRATUIT

    gymglish