Au retour des beaux jours, à Barcelone, ce ne sont pas seulement les moustiques et les blattes qui reviennent à tire-d’aile. Un autre type de nuisible reconnaissable à sa chemise en lin froissée, à son odeur de crème solaire et à sa capacité innée à s’arrêter en plein milieu d’une ruelle bondée pour consulter Google Maps, débarque à chaque solstice d’été : les touristes.
En 2025, Barcelone avait ainsi accueilli 16 millions de visiteurs. Ce qui représente plus de dix fois la population de la ville, et, propulse la cité comtale à la première place des villes les plus surpeuplées au monde en matière de tourisme.
Face à cette migration saisonnière aussi prévisible que la Sant Joan, les Barcelonais ont développé au fil des années un arsenal de techniques de survie. Des stratégies parfois discrètes, parfois radicales, mais toujours efficaces pour éviter les visiteurs en quête de soleil, de sangria et d’authenticité.
Cartographier les territoires occupés
Le premier réflexe du Barcelonais consiste à abandonner purement et simplement certains quartiers entre juin et septembre. La Rambla ? Perdue depuis longtemps. Le Gòtic ? Zone occupée. Le Passeig de Gràcia un samedi après-midi ? Terrain hostile.La Barceloneta : abandonnée depuis longtemps.
À mesure que les touristes progressent, les habitants se replient vers des territoires plus sûrs. Certaines rues de Sant Andreu, des recoins d’Horta ou des bars anonymes de Sants deviennent ainsi des refuges stratégiques. Des lieux où le mot brunch est banni, où personne ne demande une paella à 18 heure 45 ou ne prend de photo de sa tortilla.

S’échapper
Les Barcelonais connaissent également les secrets les mieux cachés de Catalogne. Criques secrètes, rivières enchantées… On ne les verra ni à Cadaquès, ni à Sitges, prises d’assaut dès la fin printemps. Ils préféreront des criques secrètes, uniquement acccesibles par des chemins côtiers à moitié effondrés, ou partir dans des recoins aussi reculés qu’idylliques de l’arrière pays. Des coins secrets jusqu’à ce qu’un influenceur poste une vidéo intitulée « Le spot caché que les locaux ne veulent pas que vous connaissiez ». Une fois la publication devenue virale, il faudra alors recommencer les recherches.

Saboter les itinéraires
Enfin pour s’échapper, encore faut-il pouvoir entrer dans un train bondé ou un bus complet. Car malgré les initiatives de la ville pour augmenter les transports et soulager la saturation du réseau, un trajet en transport public peut vite devenir un vrai calvaire.
Parmi les techniques les plus sophistiquées développées par les Barcelonais figure la guerre de l’information. Pourquoi affronter les touristes quand on peut simplement les désorienter ?L’exemple le plus célèbre reste celui du bus 119. Cette ligne qui dessert le quartier du Carmel et permet notamment d’accéder aux célèbres bunkers du Turó de la Rovira a été retirée de Google Maps à la demande de la mairie. L’objectif : compliquer légèrement l’accès à l’un des points de vue les plus prisés de la ville et soulager un quartier saturé de visiteurs.
Certains Barcelonais poussent même jusqu’à emprunter des itinéraires absurdes pour contourner les axes touristiques. Dix minutes de trajet supplémentaires valent parfois mieux qu’une traversée du centre historique un samedi de juillet.

Prendre les armes
Quand la fuite n’est plus possible, certains Barcelonais choisissent parfois la confrontation. Depuis l’été dernier, le pistolet à eau est devenu l’accessoire emblématique d’une partie du mouvement anti-tourisme local. Lors de plusieurs manifestations, des militants ont ainsi aspergé les passagers descendants des cars XXL garés chaque jour devant le Park Güell.
Des images qui ont fait le tour du monde et inspirées les habitants de Majorque qui ont décliné l’initiative à la sauce insulaire.
Car, derrière les pistolets à eau et les stratégies d’évitement se cache un raz-le-bol bien réel. Car si les touristes agacent, ce n’est pas seulement parce qu’ils bloquent les trottoirs ou envahissent les plages. Pour beaucoup de Barcelonais, ils sont le symbole d’une ville devenue de plus en plus difficile à habiter avec ses loyers qui explosent, ses appartements transformés en locations touristiques et ses commerces de proximité remplacés par des boutiques de souvenirs.
Au fond, les habitants ne cherchent pas tant à fuir les touristes qu’à retrouver une place dans une ville qui leur donne parfois l’impression d’être devenus une part intégrante du décor d’une carte postale. Une ville où l’on est moins bien traité que les visiteurs. Une ville où ses endroits préférés sont pris d’assaut ou rayés de la carte. Et, où sa culture est relayée au rang d’éléments de folklore lissés, déclinés à la sauce mondialisée et vidés de leur substance.




