Ils sont environ 120 000 Français installés en Espagne. Certains y vivent depuis vingt ans, d’autres y sont nés. Ce soir, la Coupe du Monde 2026 commence. Et pour eux, une question sans bonne réponse : quel maillot enfiler ?
Ce soir, premier match de l’Espagne, et demain, premier match de la France. Dans les bars de Barcelone, sur les canapés de Madrid, les terrasses de Valence ou d’Andalousie, des milliers de Français vont allumer leur télé et certains ne savent toujours pas vraiment pour qui ils vont crier. Pas par indifférence. Par excès d’appartenance.
La France et l’Espagne sont deux des meilleures nations du football de ce siècle. Quand on grandit entre les deux, que les deux langues cohabitent à la maison et que les deux familles regardent le même match depuis des camps opposés, choisir n’a rien d’évident. Lucas, 17 ans, né à Barcelone d’un père toulousain et d’une mère catalane, résume ça mieux que quiconque : “Dans la vie normale je suis les deux à la fois, j’ai les deux langues, les deux familles. Mais là on te demande d’être dans un camp. » Ce camp, pour lui, est celui où il a grandi. Où il a regardé ses premiers matchs. Où ses amis mettent le maillot rouge, le maillot espagnol.
Ce lien entre le lieu de vie et l’allégeance sportive revient systématiquement. Ivan, 30 ans, est né à Paris mais passait tous ses étés en Espagne, dans une famille entièrement espagnole. La Roja s’est imposée naturellement, sans réflexion. “Je pense que c’est parce qu’au mois de juillet, pendant les compétitions, j’étais très souvent en Espagne. J’ai vécu des choses quand j’étais jeune qui m’ont rapproché de la Roja.” explique le président du PSG Fan Club Madrid. En club, c’est le PSG, il ne transige pas là-dessus. Mais en sélection, la distinction a toujours été claire. En France, on l’appelait déjà “l’Espagnol”.

Un choix qui se joue parfois sur un seul tournoi
Tout le monde n’a pas cette clarté dès l’enfance. Pour ceux qui grandissent vraiment à cheval entre les deux cultures, l’allégeance peut basculer sur un seul résultat, un seul été, une seule compétition regardée au bon comme au mauvais moment.
Olivier, installé à Barcelone depuis 21 ans, l’a vécu avec ses enfants. En 2014, lors de leur première vraie Coupe du Monde, ils lui ont posé la question : France ou Espagne ? “Je ne voulais pas leur dire « il faut être pour la France ». Ça ne m’aurait pas semblé anormal s’ils m’avaient dit qu’ils se sentaient espagnols.”, raconte l’ancien journaliste. N’ayant rien imposé, c’est le terrain qui s’est chargé de tout régler puisque, l’Espagne étant éliminée dès les phases de poule pendant que la France alla jusqu’aux quarts de finale, les jeunes choisirent les Bleus. “Si l’Espagne avait été championne du monde en 2014, peut-être que mes enfants auraient toujours été pour la Roja”, confie-t-il.

Pour Lucas, les résultats de ses deux pays n’ont pas changé sa vision des choses : “Je veux qu’elle gagne (la France), mais pas contre l’Espagne. Si elles se rencontrent… là c’est chaud.” Lors du dernier France-Espagne, il y a tout juste un an, il avoue avoir été clairement du côté de la sélection ibérique. Mais son père arborant le maillot bleu, il ne pouvait pas “trop faire le malin devant la télévision.” Il raconte que son père “fait semblant d’être vexé (par son choix d’équipe). En vrai c’est plutôt rigolo.” Une tension domestique que beaucoup de familles mixtes connaissent bien.
À Barcelone, supporter la Roja est presque un acte politique
Vivre en Catalogne ajoute une couche de complexité que les étrangers n’anticipent pas forcément en arrivant. La région, traversée depuis des décennies par un fort courant indépendantiste, entretient une relation particulièrement tendue avec son équipe nationale. Pour beaucoup de Catalans, la Roja n’est pas qu’une sélection de football, elle incarne un État centralisateur auquel ils refusent de s’identifier. Soutenir l’Espagne, ici, c’est pour beaucoup prendre position.
En octobre 2017, Gérard Piqué en a fait les frais. L’ancien défenseur du Barça avait voté au référendum catalan avant de rejoindre le rassemblement de la sélection espagnole à Madrid le lendemain. À l’entraînement, les supporters présents l’ont copieusement insulté, lui demandant sans détour de quitter l’équipe nationale. Piqué, champion du monde 2010 avec la Roja, ne s’était pourtant jamais ouvertement prononcé pour l’indépendance. Peu importe. Le simple fait d’avoir voté suffisait à le transformer, aux yeux d’une partie de l’Espagne, en traître à la sélection.

Dans ce contexte, même les étrangers installés en Catalogne finissent par intégrer l’ambiance ambiante. “Ici quand tu dis que t’es pour l’Espagne, t’es presque traité de fasciste. Supporter la sélection, c’est presque un acte politique”, déclare Olivier qui rajoute : “Dès que tu dis que t’es pour l’Espagne, t’es tout de suite associé à Franco, à l’Espagne unie. T’es pas forcément fasciste, mais c’est comme ça que c’est perçu globalement.” Finalement, même ceux qui pourraient se sentir attirés par la Roja préfèrent se taire. En 2010, lorsque l’Espagne soulevait son premier et unique (pour l’instant) titre mondial, Barcelone avait à peine célébré à travers un écran installé presque en catimini à Montjuïc. Et quand elle perd ? “Il y a des feux d’artifice. C’est la fête.”
Olivier, viscéralement français, n’en a de toute façon pas besoin. Il fera même le déplacement à Philadelphie pour voir la France affronter l’Irak le 22 juin. Quant à Ivan et Lucas, ils sortiront le maillot rouge, entourés de leurs amis espagnols. Et quelque part dans un appartement de la capitale catalane, un père en bleu et une mère en rouge vont regarder le match ensemble alors que leur fils a déjà choisi, “C’est physique. C’est plus fort que moi.”




