En 1946, la colonie française de Barcelone commémore pour la première fois l’appel du général de Gaulle. Mais autour du drapeau tricolore se tiennent des hommes qui, six ans plus tôt, avaient d’abord choisi Pétain. Retour sur cet épisode atypique de l’histoire des Français de Barcelone.
Photo : deuxième à gauche Paul Foret ; debout au centre Pierre Deffontaines et à sa gauche André Dravet (1944)
Le 18 Juin, six ans plus tard 18 juin 1946, les Français de Barcelone se réunissent pour célébrer, pour la première fois dans la capitale catalane, l’appel lancé six ans plus tôt par le général de Gaulle depuis Londres. La commémoration du 18 juin, déjà solennisée en France depuis la Libération, commence alors à s’installer comme un rituel durable. À Barcelone, la cérémonie est sobre. Un hissage du drapeau français, quelques discours et une minute de silence.
Tous les dignitaires ce que l’on appelait encore la « colonie » française de Barcelone répondent à l’invitation du consulat. Parmi les présents, Pierre Deffontaines, directeur de l’Institut français, André Dravet, proviseur du lycée, ou encore Paul Foret, le président des Français de Barcelone. Tous ont leur place sur l’estrade, autour du drapeau. Après tout, ils ont aidé, accueilli, financé et organisé leur soutien aux Français passés en Afrique du Nord après novembre 1942, ainsi qu’aux Juifs français fuyant la métropole.
Mais où étaient-ils en juin 1940 ? Et surtout, que firent-ils ? Combien avaient réellement entendu l’appel de Londres ? Combien avaient choisi d’y répondre ? Tous en avaient entendu parler dès le 19 juin. Pourtant, aucun ne fut gaulliste de la première heure.
Ceux qui célébraient l’appel qu’ils n’avaient pas suivi
Comme beaucoup de Français, ils ne pleurèrent pas, en 1940, la chute de la République. Ils virent dans Pétain un recours, parfois même une restauration morale. Ils acceptèrent l’État français, son autorité, son vocabulaire, sa hiérarchie. Leur positions furent faites d’aveuglements, d’attentisme, de prudence, mais aussi d’évolutions réelles. À partir de novembre 1942, lorsque l’Allemagne envahit la zone sud, les certitudes se fissurèrent. Cette évolution aboutit en mars 1943 à une rupture avec Vichy.
C’est là que réside toute la tension de cette première célébration barcelonaise du 18 Juin. Six ans après avoir préféré ignorer l’appel, les mêmes hommes se retrouvaient pour le commémorer en grande pompe. Ils honoraient un acte fondateur auquel ils n’avaient pas voulu se rallier lorsqu’il fallait choisir. Que pouvaient-ils bien penser durant la minute de silence ? Que pesait, dans leurs consciences, le souvenir de 1940 ? Seuls eux le savaient.
Une mémoire ni héroïque, ni honteuse
Il y a quatre-vingts ans, les Français de Barcelone hissaient donc le drapeau tricolore en mémoire de l’homme de Londres, non sans affronter leurs contradictions. Cet épisode rappelle que l’histoire des Français de Barcelone pendant la Seconde Guerre mondiale ne fut ni entièrement héroïque, ni entièrement honteuse.
Elle ne fut ni purement opportuniste, ni purement guidée par les valeurs. Elle fut faite de parcours complexes, d’ambiguïtés, qui obligèrent chacun à choisir, parfois tardivement, son camp.




