« C’est une relation avec la mort très particulière » : le parcours d’un jeune torero français à Madrid

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Âgé de 19 ans, Mathias Sauvaire a quitté la France avec un objectif en tête : devenir torero professionnel. Il partage son parcours jusqu’à l’une des meilleures écoles taurines du monde, à Madrid. Le Français n’élude pas non plus les critiques qui entourent aujourd’hui la tauromachie.

D’où vient votre intérêt pour la tauromachie ?

Mathias Sauvaire : J’ai grandi dans un village qui n’a pas de tradition taurine espagnole, à Lançon-Provence (Bouches-du-Rhône). L’intérêt est donc venu de mon père. De temps en temps, il allait voir des corridas. Quand j’ai eu huit ans, l’une d’elles m’a particulièrement marqué. Le fait de voir cet imposant taureau, sa façon de s’exprimer… ça a vraiment captivé mon attention. Et tout ce qu’il y avait : les banderilleros, les toreros à cheval, les costumes de lumière. Ça peut paraître bizarre mais, avec mes yeux d’enfant, c’était des costumes de super-héros. Quelque chose de magnifique.

Quelques semaines plus tard, je suis allé voir une novillada à Arles avec mon père. En sortant des arènes, je lui ai dit que je voulais ressembler aux hommes que je venais de voir. Pour moi, c’étaient des demi-dieux. Il y avait l’ambiance, l’acclamation du public, le respect qu’ils inspiraient. Et puis il y avait cette sensation que dégage le taureau quand il entre en piste. Ce sont des choses qui viennent profondément toucher l’âme. On ne peut pas vraiment mettre de mots dessus .

Quelle a été la réaction de vos parents ?

Ma famille n’est pas du tout taurine à la base. Seulement mon père s’y intéresse. Ma mère, elle, n’aime pas la tauromachie. Elle n’y va jamais, sauf quand son fils est dans l’arène. Au début, ils ont pensé que ça me passerait. Lorsque l’on est âgé de huit ans, on voit un camion de pompiers et on veut faire ce métier, ou alors policier. Un peu tout ce qui nous passe par la tête. Ils me disaient donc « on verra plus tard ». Mais ça n’est jamais passé : à la maison, je prenais une serviette, de vieux draps, un manche à balai cassé… tout était bon pour toréer le chat, le chien. Je vivais déjà dans cet univers.

Vers onze ou douze ans, lors d’une fête de village, un veau m’a projeté et j’ai fait un soleil. On m’a donc ramené à mes parents et je n’oublierai jamais la réaction de ma mère. Elle n’a pas engueulé mon père ou cherché un responsable. Elle a simplement dit : « Ça ne lui passera pas. Autant qu’il apprenne correctement à tomber, à recevoir des coups, qu’il fasse ça dans un cadre sérieux et sécurisé ». C’est alors que j’ai intégré l’école taurine d’Arles.

Que retenez-vous de ces premières années ?

Les sacrifices de mes parents. Ma mère travaille de nuit. Pourtant, il lui est arrivé de m’emmener aux entraînements sans avoir dormi après son service. Mon père faisait les trajets dès qu’il le pouvait. Ils ont toujours été honnêtes avec moi et ils m’ont toujours soutenu.

Je retiens également les conseils du directeur de l’école d’Arles. Il me répétait : « Mathias, les taureaux sont dangereux. Les taureaux tuent. Ce n’est pas un jeu. Il faut que tu touches les capes tous les jours». Il ne me demandait pas de m’entraîner huit heures par jour, mais une demi-heure ou une heure chaque soir après l’école.

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J’ai juste répondu : « D’accord, maestro ». Et je m’y suis tenu. D’abord trente minutes, puis une heure, puis davantage. En parallèle, je faisais de la préparation physique. Je courais trois kilomètres, puis cinq, puis dix. J’ai de suite abordé cette passion avec beaucoup de discipline et de sérieux. Ce n’est jamais un chemin plat. Il y a des hauts, des bas, des doutes. C’est un apprentissage permanent.

Que représente pour vous la tauromachie ?

Pour moi, c’est un art, une discipline artistique plus qu’un sport. Il y a évidemment une partie sportive parce que ça demande énormément de physique, mais avant tout ça reste un art. C’est une relation avec la mort qui est très particulière. Quand je mets le costume de lumière et que je ferme la porte de la chambre d’hôtel, je sais que ça peut être la dernière fois que je suis là.

Ce n’est pas du théâtre, ce n’est pas du cinéma. On vit pour de vrai, on meurt pour de vrai. Mais justement, ça représente aussi le fait de profiter de chaque instant. Parce que tu sais qu’à chaque fois que tu te mets devant un taureau, il peut t’enlever la vie.

« La peur de ne pas donner une belle mort au taureau »

Comment percevez-vous les critiques sur votre discipline ?

Oui, je comprends que ça puisse choquer des personnes. Je respecte toutes les sensibilités et tous les avis. Par contre, je regrette que beaucoup de personnes qui critiquent ne veulent pas entendre notre version. Le but n’est pas de convaincre tout le monde, mais d’apporter des réponses et d’expliquer réellement comment ça se passe. Par exemple, expliquer la vie du taureau. Il est traité comme un roi et n’est pas affaibli avant le combat. Il faut comprendre aussi qu’on ne pense pas uniquement au moment de le tuer.

Le plus important, c’est ce qu’on va créer avec lui avant. C’est toréer le taureau, créer une harmonie, une danse. La mise à mort, je la vois comme la finalité, comme le point à la fin d’une phrase. J’aime profondément cet animal. Ça peut paraître paradoxal de dire qu’on aime un animal et qu’on le tue. Mais justement, mon devoir de torero, c’est de lui offrir la plus belle mort possible, qu’il tombe en héros, qu’il soit respecté jusqu’au bout.

Parlez-nous de votre première mise à mort.

Oui, c’était en octobre 2023. C’était ma première épée, donc le moment de tuer mon premier taureau. C’était un peu une surprise. L’école avait organisé une manifestation dans un élevage. Mes parents étaient au courant, mais ils me l’avaient très bien caché.

Le matin, on nous a présenté deux taureaux et on nous a dit : « C’est votre première épée, c’est vous qui allez les tuer». J’avais la peur de mal faire. Peur de ne pas réussir à offrir une belle mort au taureau. Et finalement, il m’est sorti un très bon taureau. Ce qui a rendu cette journée encore plus belle, c’est qu’il a été gracié. Il avait ce qu’on appelle la bravoure. Cette journée m’a également confirmé quelque chose : je peux le faire.

Pourquoi avoir choisir Madrid ?

Après Arles, j’ai décidé de partir de l’école et d’intégrer celle de Nîmes. Entre-temps, j’ai découvert Denis Loré, un ancien matador de taureau qui s’occupe aujourd’hui de ma carrière. C’est lui qui m’a appris à tuer. On a créé une relation assez forte, beaucoup d’affection.

Un jour, on marchait ensemble, et il m’a dit : « Mathias, si tu veux vraiment évoluer dans cette profession, il faut que tu partes à Madrid, que tu te frottes aux grandes écoles pour espérer pouvoir tourner en Espagne». C’était une discussion que j’avais déjà eue avec mes parents. Je lui ai répondu : « Denis, j’y ai déjà pensé. Je suis prêt à le faire».

Mes parents m’avaient dit que si je passais mon bac, ils me laisseraient une année sabbatique pour la tauromachie, pour faire ce que je voulais. Je l’ai eu avec une mention bien, donc ils étaient très contents. Et ensuite, l’opportunité de l’école taurine de Madrid est arrivée.

Madrid, capitale de la tauromachie

Vous arrivez également avec une certaine étiquette…

J’ai eu la chance d’arriver fin 2025 avec celle du « petit de Denis Loré ». Il y avait déjà une confiance, cette idée : « Si ce matador m’envoie son jeune, c’est qu’il croit en lui».  Mais je sais aussi qu’en étant étranger, on m’en demandera plus et on me fera moins de cadeaux. Là où certains vont donner 50 % d’eux-mêmes, moi je dois en donner 200 ou 300 %. Mais je l’accepte totalement. Pour moi, ça fait partie du jeu.

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Quand je suis arrivé, je ne parlais quasiment pas espagnol. J’avais quelques mots, surtout du vocabulaire taurin. J’avais essayé d’apprendre avec des applications, mais je suis arrivé avec trois petits mots.

Et vous découvrez également l’école taurine de Madrid.

Elle compte entre 80 et 100 élèves, répartis en plusieurs groupes. C’est une vraie structure de haut niveau. Dès le premier jour, le professeur m’avait dit qu’il voulait me voir à 17 heures pour l’entraînement, avec les autres élèves.

À un moment, je toréais à la cape et d’un coup, il y a eu un silence. Mais moi, j’étais concentré dans mon geste, donc je ne comprenais pas. En fait, le professeur avait demandé à tous les élèves qui étaient dans l’arène de se mettre contre les murs. Il m’avait laissé seul au milieu. Tout le monde me regardait. Finalement, ça s’est bien passé. Je voyais que le professeur était content car il avait le sourire.Les entraînements sont intenses à Madrid. En France, on pouvait avoir deux entraînements par semaine. Ici, c’est trois heures tous les jours, du lundi au samedi.

Quel est votre rêve désormais ?

D’abord, ça serait de vivre de ma passion. Et au-delà du rêve, si je dois citer un endroit, c’est Las Ventas à Madrid. C’est le temple de la tauromachie. C’est l’arène la plus importante d’Europe, la plus grande feria du monde. J’aimerais arriver là-bas un jour.

Mais pour cela, il faut beaucoup de travail, d’humilité et de sérieux. Et il faut aussi un peu de chance. La chance de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, d’avoir un entourage qui croit en toi, d’avoir des opportunités. J’ai conscience d’avoir cette chance-là. Elle me permet de continuer à rêver, à m’entraîner avec sérieux et discipline. Je veux continuer à évoluer et montrer aux gens le torero que je souhaite devenir.

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Xavier Trèfle

Xavier Trèfle est journaliste à Madrid, après un an passé à Barcelone. Diplômé de l’École Supérieure de Journalisme de Montpellier, il a travaillé pour La Montagne, RMC Sport, Canal Plus et Radio France. Il est l’auteur de "Au cœur de la NBA", consacré aux coulisses de la ligue nord-américaine.
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Xavier Trèfle

Xavier Trèfle est journaliste à Madrid, après un an passé à Barcelone. Diplômé de l’École Supérieure de Journalisme de Montpellier, il a travaillé pour La Montagne, RMC Sport, Canal Plus et Radio France. Il est l’auteur de "Au cœur de la NBA", consacré aux coulisses de la ligue nord-américaine.
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