À Barcelone, les pêcheurs remontent presque autant de déchets que de poissons

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Lingettes, canettes de bière, pneus, poupées ou briquets : les fonds marins au large de la capitale catalane accumulent les déchets urbains. À chaque sortie, les chalutiers en rapportent plusieurs kilos dans leurs filets, une pollution venue en grande partie de la terre et des égouts. Reportage. 

Sur le port de Barcelone, l’odeur du gasoil se mêle à celle du sel. Les bateaux partent à l’aube et rentrent en fin de journée, cales pleines, mais pas toujours de la marchandise qu’on croit. « Ce sont les lingettes soi-disant biodégradables que vous jetez dans vos toilettes », lâche un pêcheur en désignant un tas grisâtre au fond d’une poubelle pleine de déchets. « Les premiers intéressés à ce qu’il n’y ait pas de contamination, c’est nous, parce qu’on vit de ça » déclare le capitaine du Bonamar Dos, Carlos Martín. Entre six et sept kilos de déchets par jour, estime son collègue en désignant des sacs, des bouteilles, du plastique surtout. Et ces lingettes qui, une fois immergées, ne se décomposent jamais. « Celles-ci ont peut-être des années. »

Une pollution qui tombe des égouts

Contrairement à une idée répandue, le plastique qui tapisse les fonds catalans ne tombe pas toujours des bateaux ni des touristes de l’été. Il vient de la terre. « Tout ce que la rivière fait descendre, c’est là que tu trouveras la contamination », résume le capitaine qui a déjà cumulé une trentaine d’années de pêche au large de Barcelone. Sachets en plastique, chaussures, emballages, le tout dévale avec les pluies, quand les cours d’eau charrient les détritus des berges jusqu’à l’embouchure. « Ce qui tombe dans les égouts finit ici. » s’indigne Carlos.

C’est aussi le constat d’Eve Galimany, chercheuse à l’ICATMar, l’Institut catalan de recherche pour la gouvernance de la mer, hébergé à l’Institut des sciences de la mer de Barcelone. « Le problème vient de la terre », insiste-t-elle. Le pic de déchets ne coïncide d’ailleurs pas avec la saison estivale, mais avec les pluies, généralement au printemps. Une fois au fond, tout se mélange « Là-bas, il n’y a pas de frontières, tout dépend des courants.» À Barcelone, ceux-ci poussent les déchets vers le sud, entre la capitale catalane et Vilanova s’étendent les zones les plus saturées, parfois jusqu’à huit cents mètres de profondeur.

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La science embarque avec les pêcheurs

Pour mesurer l’ampleur du phénomène, les chercheurs de l’ICATMar montent à bord des chalutiers et consignent chaque capture. L’objectif est de produire des données scientifiques au service d’une pêche plus durable, c’est-à-dire, pour Eve Galimany, « un équilibre entre le milieu, les espèces et une activité qui existe depuis des milliers d’années en Méditerranée ». Ici, pas de navires transocéaniques, les chalutiers barcelonais sont de petites unités familiales de trois ou quatre personnes. Une avancée récente consiste à élargir le maillage des filets pour laisser passer les organismes les plus jeunes, et à faire « voler » les panneaux qui ouvrent le chalut au-dessus du fond, sans racler les sédiments.

Le verdict des relevés est sans appel : le plastique domine partout, à toutes les profondeurs, et s’accumule surtout près des zones urbanisées. Les chercheurs ont calculé que l’ensemble de la flotte de chalut pourrait remonter quelque 250 tonnes de déchets par an. La galerie d’horreurs qu’exhibe la scientifique en dit long : poupées décapitées, bouteilles en verre, sachets de bonbons, un rasoir Gillette, des briquets, et un sac plastique français, ironie du sort, vantant son geste pour l’environnement. « Dans presque toutes les pêches, sans exception, il sort des déchets marins. »

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Le climat rebat les cartes, les pêcheurs se défendent

Reste une question : ces déchets tuent-ils le poisson ? Sur ce point, la chercheuse appelle à la prudence. Les rares études de biomarqueurs menées sur le merlu n’ont pas révélé de différence de stress physiologique entre les zones sales de Barcelone et les extrémités plus propres de la Catalogne. Les bouleversements observés, des espèces qui apparaissent, d’autres qui plongent vers le large, sont d’abord liés au climat. Depuis 2014-2015, une hausse d’un ou deux degrés a suffi à faire remonter du sud la gambette blanche, devenue star des étals, tandis que la langoustine, qui redoute la chaleur, se raréfie.

Dans sa cabine, le capitaine Carlos Martín refuse qu’on fasse porter aux pêcheurs le chapeau de la surexploitation. « À Barcelone, nous étions vingt gros chalutiers et six petits. Aujourd’hui, nous sommes neuf. » Horaires régulés, jours de sortie réduits de moitié « Et on vient encore nous vendre que c’est de la surexploitation.» Lui préfère croire à une nature qui s’autorégule. Une chose fait pourtant consensus entre le pont et le laboratoire, les marins ramassent une pollution qui n’est pas la leur. Filets déchirés par un pneu ou un frigo, moteurs grippés par les plastiques flottants, filets à racheter, la facture est salée. « En réalité, ce n’est pas leur déchet », conclut Eve Galimany.

 

 

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Image de Anaïs Bertrand

Anaïs Bertrand

Diplômée de l’ESJ Paris, Anaïs Bertrand est journaliste à Barcelone depuis plus de dix ans. Elle collabore également avec Radio France, France Télévisions, M6 et Canal+, où elle couvre l’actualité espagnole sous ses angles politique, social et culturel.
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Anaïs Bertrand

Diplômée de l’ESJ Paris, Anaïs Bertrand est journaliste à Barcelone depuis plus de dix ans. Elle collabore également avec Radio France, France Télévisions, M6 et Canal+, où elle couvre l’actualité espagnole sous ses angles politique, social et culturel.
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