La chaleur ne pèse pas seulement sur les organismes, elle pourrait aussi peser sur l’économie. Si les effets de la canicule sur la consommation restent encore difficiles à mesurer, les économistes alertent déjà sur une baisse de la productivité et des coûts supplémentaires pour les entreprises.
Depuis deux semaines, l’Espagne suffoque sous une vague de chaleur exceptionnelle. Si les économistes s’interrogent déjà sur les conséquences à long terme sur la productivité et la croissance ; sur le terrain, les petits commerçants barcelonais dressent un constat plus nuancé : la canicule n’a pas, à ce stade, fait fuir les clients. Mais elle augmente les coûts et rappelle l’urgence d’adapter les entreprises à un climat qui change. Ces épisodes de chaleur extrême pourraient-ils finir par freiner l’économie du pays ?
Canicule en Espagne, une menace prise très au sérieux
La canicule présente actuellement sur l’Espagne intervient alors que le pays affiche l’une des croissances les plus dynamiques de la zone euro. En France, les conséquences économiques des vagues de chaleur sont déjà bien documentées. Chantiers interrompus, commerces moins fréquentés ou encore baisse de la productivité liée aux températures élevées : la chaleur a un coût croissant pour les entreprises. Selon plusieurs travaux relayés par l’assureur Allianz Trade, un salarié perd jusqu’à 10 % de productivité lorsque la température atteint 30 °C, tandis que les épisodes de canicule de plus de trois jours peuvent représenter, pour certaines entreprises, des pertes comparables à une demi-journée de grève. Dans cette trajectoire, les pertes cumulées de PIB implicites (2026-2030), selon l’étude d’Allianz Trade pourraient atteindre « 5 à 7 % pour les économies les plus exposées : 240 milliards de dollars pour la France. »
Par ailleurs, les épisodes caniculaires ont « clairement » un effet « négatif sur la croissance » à moyen terme, a rappelé, chez nos confrères de France inter, le nouveau gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin. Les conséquences « à court terme » sont « un peu ambigus » selon le gouverneur, entre potentiel impact sur la productivité et hausse de la consommation d’énergie via la climatisation. En Espagne, les économistes commencent eux aussi à mesurer ces effets. Pour Oriol Amat, économiste et professeur à l’Université Pompeu Fabra, le changement climatique produit déjà des effets structurels sur plusieurs secteurs de l’économie espagnole.
Des micro-entreprises particulièrement vulnérables
Premier défi : l’adaptation des entreprises aux températures extrêmes. « Plus de 90 % des entreprises espagnoles sont des micro-entreprises », rappelle Oriol Amat. « Elles ne disposent généralement ni des ressources financières conséquentes ni des installations nécessaires pour s’adapter à ces fortes chaleurs. Les entreprises de plus grande taille peuvent plus facilement investir dans des bâtiments climatisés ou moderniser leurs équipements. »
Selon le spécialiste catalan, certains secteurs ressentent déjà les effets du réchauffement climatique. L’agriculture est particulièrement concernée. « Dans la viticulture, par exemple, les vendanges se terminent désormais parfois dès juillet ou début août, soit près d’un mois plus tôt qu’il y a quelques années. Cela modifie les rendements et la productivité. » L’industrie est également touchée, avec une hausse des arrêts de travail liés aux fortes températures, tandis que certaines productions agricoles migrent progressivement vers de nouvelles régions.
À Barcelone, les commerces pour le moment épargnés
Sur le terrain, les commerçants interrogés par Equinox ne constatent pas de ralentissement économique. Chez Baya, café spécialisé dans les produits frais, Julie observe même un chiffre d’affaires plus élevé durant l’été. « Notre chiffre d’affaires est meilleur en été puisqu’on vend des produits frais. Est-ce que c’est grâce aux fortes chaleurs ou simplement parce que c’est la saison estivale ? Je dirais un peu des deux. »
Les clients remplacent naturellement les boissons chaudes et les toasts vendus en hiver. En revanche, elle ne constate pas de véritable changement dans les habitudes d’achat. « Les locaux prennent toujours les mêmes produits. Ce sont surtout les touristes qui se laissent tenter par des options supplémentaires et augmentent leur panier. » Même constat dans la boutique de prêt-à-porter 66 Barcelona, située près du Port Vell. « Mon chiffre d’affaires est même supérieur. Je suis près du port, il y a toujours de l’air et les clientes viennent le matin comme d’habitude », explique sa gérante Carole.

Une clientèle qui s’adapte aux horaires… plus qu’à la chaleur
Si les ventes résistent, les horaires évoluent légèrement avec le rythme estival. Chez Baya, l’affluence se concentre en soirée. « En été, nous fermons à 22 heures. Les gens aiment sortir quand il fait moins chaud, mais c’est aussi une habitude culturelle en Espagne. Je ne peux pas dire que ce soit uniquement lié à la canicule. » À l’inverse, au 66 Barcelona, les clientes privilégient toujours les matinées. « Le soir ne sert pas à grand chose, mais il faut rouvrir dès 16 heures avec le retour des plages », résume Carole. Pour l’instant, aucun des deux commerces n’observe de baisse de fréquentation liée aux températures, mais une organisation différente se met en place. Là où la chaleur se fait réellement sentir, c’est sur les dépenses des commerçants.
Chez Baya, la climatisation fonctionne en continu. « Oui, cela représente un coût important. Mais c’est indispensable. Je ne le fais même pas uniquement pour les clients, je le fais d’abord pour mes employés qui passent plusieurs heures debout en cuisine. » Même si la boutique 66 Barcelona utilise une climatisation mobile installée chaque été, sa gérante souhaiterait davantage de soutien public. « Ce serait utile de financer les travaux pour installer une vraie climatisation ou de baisser la TVA sur l’électricité pendant l’été. »
Une économie qui devra s’acclimater
Pour Oriol Amat, la véritable question dépasse largement cette vague de chaleur. Les économistes espagnols commencent désormais à étudier comment le réchauffement climatique modifie progressivement la géographie économique à l’échelle nationale. Certaines productions agricoles se déplacent vers des zones auparavant trop froides, tandis que d’autres deviennent plus difficiles dans les régions historiquement productrices.
À Barcelone, les commerçants restent, pour l’heure, relativement sereins. La proximité de la mer, la ventilation naturelle et une clientèle touristique toujours présente limitent les effets immédiats de la canicule. Mais derrière cette apparente stabilité se dessine une réalité plus profonde : la chaleur devient un coût supplémentaire pour des milliers de micro-entreprises espagnoles, qui devront investir pour continuer à travailler et à produire dans un climat de plus en plus extrême.




