Le 18 juillet 1936, il y a tout juste 90 ans, des militaires nationalistes espagnols, parmi lesquels le général Francisco Franco, lancent un coup d’Etat pour renverser la Seconde République. La France du Front Populaire refuse d’intervenir. Retour sur cette décision politique critiquée aux conséquences funestes.
« Sommes surpris par dangereux coup d’Etat militaire. Vous demandons de nous aider immédiatement par armes et avions. Fraternellement vôtre. Giral. » C’est par ces mots que le président du gouvernement espagnol sollicite l’aide de son homologue Léon Blum, le 20 juillet 1936. Depuis son bureau de l’Hôtel Matignon, le président du Conseil français, fraîchement élu, répond favorablement à cet appel et organise un plan d’action pour porter secours à ses amis du Frente Popular.

Cependant, deux obstacles font échouer son plan. Tout d’abord, l’attaché militaire de l’ambassade espagnole Antonio Barroso trahit la République espagnole et fait fuiter le projet dans la presse de droite et d’extrême-droite française, déclenchant une violente campagne médiatique hostile. Le journal satirique Charivari fait de Blum sa Une du 1er aôut 1936 en le surnommant « La Blumencita », vêtu en femme espagnol vendant des armes. Le leader de la SFIO essuie dans le même temps le refus de la Grande-Bretagne de soutenir son initiative, restant fidèle à sa tradition d’Apaisement.
Profondément tiraillé entre ses désirs de solidarité et son devoir de chef du gouvernement, il doit se résigner. A défaut de pouvoir intervenir auprès de la République, il décide toutefois, conjointement à la Grande-Bretagne, d’empêcher toutes les puissances européennes de participer au conflit espagnol. C’est dans cet objectif qu’est créé, en août 1936, le pacte de non-intervention.

Tous les pays européens (à l’exception de la Suisse) adhèrent officiellement au pacte mais ce traité ne prévoit aucune sanction en cas d’infraction. Hitler et Mussolini s’en frottent les mains et restent libres de fournir hommes et armements à Franco tout au long de la guerre. La non-intervention franco-britannique est un échec cuisant et l’URSS finit par intervenir à son tour auprès de la République espagnole, à partir d’octobre 1936.
A l’instar de Léon Blum, la guerre d’Espagne ne laisse pas non plus indifférent les Français qui sont marqués par un élan humanitaire. Pendant ce temps, dans la clandestinité depuis Paris, le Parti Communiste Français recrute les volontaires étrangers qui composeront les Brigades Internationales, afin de compenser l’inaction du gouvernement français.
Malgré l’échec quasi-immédiat de la non-intervention, comment donc expliquer ce jusque-boutisme tant décrié des dirigeants français en Espagne ?
Une France divisée et profondément pacifique
Une première explication réside dans les forces politiques alors au pouvoir en France. En mai 1936, la coalition du Front Populaire remporte les scrutins électoraux et forme un gouvernement. Si le PCF de Maurice Thorez, la SFIO de Léon Blum et le Parti Radical d’Edouard Daladier ont su se rassembler pour les élections, la guerre d’Espagne représente la première ligne de fracture au sein de la coalition.
Si les socialistes et les radicaux sont eux-mêmes divisés au sujet d’une intervention auprès des républicains espagnols, seuls les communistes disposent d’une position claire en faveur d’un soutien militaire. Problème, le PCF ne compte aucun membre dans le cabinet ministériel – décision que Maurice Thorez regrettera amèrement plus tard – et ne peut donc influer sur la position du gouvernement.
Divisé au sujet de l’Espagne, le gouvernement de Front Populaire a par ailleurs un programme électoral commun à appliquer et ne souhaite pas prendre le risque de perdre le pouvoir pour une question d’ingérence dans un autre pays. D’autant que la puissante opposition de droite et d’extrême-droite est déjà vent debout contre la coalition de gauche, tentant de la déstabiliser par des campagnes de presse hostiles, parfois calomnieuses voire antisémites.
De fait, intervenir en faveur des républicains espagnols en 1936, c’est compromettre ses chances de mener la politique sociale qui l’a menée au pouvoir. Un choix que ne fera pas le gouvernement et que n’aurait pas soutenu la majorité des Français, profondément pacifiques et encore traumatisés par la Guerre 14-18. La marge de manœuvre des dirigeants du Front Populaire pour soutenir la République espagnole était limitée.
Une Europe au bord de l’implosion et proche d’un nouvel affrontement
La seconde explication à l’inaction militaire française dans la guerre civile espagnole est d’ordre international. A l’été 1936, l’orage gronde sur l’Europe, les tensions s’accentuent, mais la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, est incapable de gérer les multiples crises. Dans ce contexte, Français et Britanniques négocient par le biais d’un pacte de non-intervention annexe afin de convaincre, en vain, les nazis et les fascistes de ne pas seconder Franco.

Le gouvernement du Front Populaire doit également tenir compte des décisions politiques de ses voisins. Depuis sa résidence au 25 Quai de Bourbon à Paris, Léon Blum, préoccupé, regarde les bords de Seine et, bien conscient de l’isolement diplomatique de la France, il décide de miser sur l’alliance avec la Grande-Bretagne, ce qui implique de ne pas intervenir en Espagne. Ce choix lui permet aussi d’éviter une nouvelle conflagration avec l’Allemagne, après 1870 et 1914.
Le gouvernement de Léon Blum mènera bien une « non-intervention relâchée » clandestine et favorisera la propagande républicaine à l’Exposition Universelle de Paris en juin 1937, mais cette aide se révèlera largement insuffisante pour compenser le soutien fasciste envers Franco. La Seconde République ne s’en relèvera pas, et l’Espagne passera aux mains du Caudillo jusqu’en 1975.




