En Catalogne, pour bâtir leurs impressionnantes tours humaines, les castellers occupent une place déterminée par leur taille, leur force, leur poids et leur agilité. Une organisation indispensable, mais qui peut parfois influencer la manière dont les adolescents perçoivent leur corps.
Au sommet de la tour, les enfants les plus légers progressent entre les épaules des adultes. Quelques mètres plus bas, les adolescents maintiennent l’équilibre du tronc, tandis que les membres les plus solides forment une base compacte autour de la construction. Les castells, ces spectaculaires tours humaines catalanes, reposent sur une véritable architecture des corps. Chaque participant possède une fonction précise, déterminée par ses capacités physiques, son expérience et les besoins de la construction.
Inscrite depuis 2010 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, cette tradition catalane s’est largement développée au-delà de son territoire d’origine. Des colles, les équipes de castellers, existent désormais à Madrid, Paris, Boston, Sydney, Stockholm ou encore Berlin.
Une tour dans laquelle chaque morphologie a sa place
Un castell est généralement composé de plusieurs parties. La pinya constitue la base humaine chargée de stabiliser la tour et d’amortir une éventuelle chute. Au-dessus s’élève le tronc, formé par plusieurs étages de castellers. La partie supérieure, appelée pom de dalt, est occupée par les membres les plus jeunes. L’enxaneta, l’enfant qui atteint le sommet, lève alors la main pour signaler que le castell a été chargé. Les gralles et les tambours accompagnent la progression en indiquant musicalement les différentes phases de la construction.
Dans cet édifice humain, la force ne suffit pas. La taille, le poids, l’équilibre, la souplesse et l’agilité sont également pris en compte pour attribuer les différentes positions. Cette diversité fait partie de la philosophie des castells : des enfants, des adolescents et des adultes aux morphologies très différentes doivent apprendre à se faire confiance pour atteindre un objectif commun.
Quand grandir oblige à changer de place
La situation peut toutefois devenir délicate au moment de l’adolescence. Un enfant habitué à grimper dans les derniers étages finit inévitablement par grandir et prendre du poids. Il devient alors trop grand pour rester dans le pom de dalt et doit apprendre à occuper une autre fonction. Il peut rejoindre un étage inférieur du tronc, intégrer la pinya ou contribuer à la vie de la colla d’une autre manière.
Ce changement, pourtant naturel, peut être difficile à vivre. Certains adolescents ont construit une partie de leur identité autour de la position qu’ils occupaient depuis plusieurs années. Quitter le sommet peut alors être perçu comme une perte de statut, de reconnaissance ou d’appartenance au groupe.
Les professeures Josefa Canals Sans et Victoria Arija Val, spécialistes de la santé des adolescents à l’Université Rovira i Virgili, soulignent que cette période correspond également à une étape de profondes transformations physiques et psychologiques. L’image corporelle, l’estime de soi et le regard des autres prennent souvent une importance particulière.
Une possible pression autour du poids
Certaines positions du tronc sont fréquemment occupées par des adolescentes qui doivent rester relativement légères, tout en possédant suffisamment de force et d’agilité pour soutenir la structure. Dans ce contexte, la crainte de prendre du poids peut parfois apparaître. Une jeune castellera peut redouter que les transformations normales de son corps lui fassent perdre sa position au sein de la tour.
Cette inquiétude ne signifie pas nécessairement qu’un trouble du comportement alimentaire va se développer. Elle peut toutefois devenir problématique lorsqu’elle s’accompagne de restrictions alimentaires, d’une activité physique excessive, d’un perfectionnisme important ou d’une insatisfaction permanente à l’égard de son corps.
L’adolescence est déjà considérée comme une période de plus grande vulnérabilité face aux préoccupations liées au poids et à l’apparence physique. Le maintien d’une fonction dans le castell peut, chez certaines personnes, ajouter une pression supplémentaire.
Les garçons peuvent également être concernés
La question ne se limite pas aux castelleres placées dans les étages supérieurs. Dans la pinya, parmi les baixos ou dans les premiers étages du tronc, la capacité à supporter le poids de plusieurs personnes est particulièrement valorisée. Ces fonctions nécessitent souvent des corps plus robustes et musclés.
Les chercheuses évoquent donc une autre forme de pression qui pourrait concerner certains jeunes hommes : la volonté excessive d’augmenter leur masse musculaire. Cette préoccupation, appelée dysmorphie musculaire ou parfois « vigorexie », peut conduire à une pratique sportive compulsive et à des changements alimentaires importants.

Il ne s’agit cependant que d’une hypothèse de vigilance. Les données scientifiques actuellement disponibles ne permettent pas d’affirmer que les jeunes castellers sont davantage concernés que le reste de la population.
Aucun risque supérieur démontré chez les castellers
Les spécialistes insistent sur un point essentiel : aucune étude ne démontre aujourd’hui que les castellers adolescents présentent davantage de troubles alimentaires que les autres jeunes du même âge.
La participation à une colla pourrait même apporter plusieurs éléments protecteurs. Les entraînements créent des liens sociaux, renforcent le sentiment d’appartenance et offrent aux adolescents un espace dans lequel ils assument des responsabilités concrètes.
La réussite ne dépend jamais d’une seule personne. Même l’enfant qui atteint le sommet doit son ascension aux dizaines, voire aux centaines de participants qui stabilisent la construction. Cette interdépendance favorise la confiance, la coopération et l’estime collective.
Éviter que le poids définisse la valeur d’un jeune
L’absence de risque démontré ne dispense pas les colles de rester attentives. Les responsables et les familles peuvent notamment éviter les remarques répétées sur le poids ou les changements physiques des jeunes participants. Lorsqu’un enfant ne peut plus occuper son ancienne position, le changement doit être présenté comme une évolution normale et non comme un échec. La colla peut lui proposer de nouveaux défis, lui apprendre d’autres techniques ou lui confier davantage de responsabilités.
L’objectif est que chaque adolescent comprenne que sa valeur ne dépend ni de son poids ni de l’étage qu’il occupe. Le monde casteller offre suffisamment de fonctions différentes pour permettre à chacun de continuer à participer, même lorsque son corps évolue. Promouvoir une alimentation équilibrée, une activité physique adaptée et une vision positive de toutes les morphologies permet également de préserver ce qui constitue l’essence même des castells : la contribution de chacun à une œuvre commune.
Construire des personnes autant que des tours
Les castells ne sont pas seulement une prouesse physique ou un spectacle impressionnant destiné aux fêtes populaires. Ils représentent une école de confiance, de solidarité et de vie collective. Pour conserver cette dimension, les colles doivent accompagner les enfants lorsqu’ils grandissent, changent de morphologie et quittent les positions qu’ils connaissaient.
Une tour humaine ne reste stable que lorsqu’elle s’adapte aux personnes qui la composent. Il en va de même pour les équipes : leur réussite ne se mesure pas uniquement à la hauteur des castells construits, mais aussi à leur capacité à former des jeunes confiants, solidaires et bien dans leur corps.



