Barcelone accueille chaque année des millions de touristes. Une activité essentielle à son économie, mais dont l’ampleur transforme profondément le quotidien de ses habitants. Hausse de la taxe touristique, suppression programmée des appartements touristiques, accès privilégié des résidents à certains sites : la mairie multiplie les mesures pour tenter de mieux concilier tourisme et qualité de vie. Mais celles-ci sont loin de faire l’unanimité.
Comme chaque jour de l’été, les groupes de touristes se succèdent sans discontinuer à l’entrée du Parc Güell, présentant des billets parfois achetés des mois à l’avance. Pendant ce temps, les habitants du quartier poursuivent leur quotidien dans les rues alentour. Deux mondes qui se côtoient, mais qui semblent évoluer dans deux univers parallèles.
Ana a grandi dans le quartier et y vit depuis plus de quarante ans. Elle a été témoin de sa transformation. « Avant, il y avait beaucoup de commerces de quartier, ceux dont on a besoin pour la vie quotidienne. Maintenant, il y a surtout des glaciers, des fast-food… C’est beaucoup plus tourné vers les touristes que vers les habitants », raconte-t-elle à Equinox. « Il y a toujours une vie de quartier, mais beaucoup moins. »
Mais c’est surtout sur le logement qu’elle mesure le changement. « Presque tous les gens de ma génération sont partis vivre dans d’autres quartiers parce que c’est impossible de louer ou d’acheter quoi que ce soit. »
Pour l’Assemblée des quartiers pour la décroissance touristique (ABDT), le phénomène du tourisme de masse s’est accéléré depuis la crise du Covid. « En un peu plus d’un an, nous avons revécu tout le processus de touristification des trente années précédentes de manière concentrée », explique un porte-parole à Equinox.
Faire payer davantage les touristes
Face à la montée du mécontentement des Barcelonais, notamment dans les zones les plus touristiques (Parc Güell, Sagrada Família, Las Ramblas, le Gòtic, la Barceloneta…), la mairie tente de trouver des solutions.
Son principal outil est la fiscalité. La Catalogne a instauré dès 2012 une taxe sur les séjours touristiques, à laquelle Barcelone a ajouté, en octobre 2021, une surtaxe municipale. Initialement fixée à 0,75 euro par personne et par nuit, elle a progressivement augmenté pour atteindre 5 euros par personne et par nuit, et pourra atteindre 8 euros par nuit.
L’objectif affiché est de faire davantage contribuer les visiteurs aux coûts liés au tourisme, notamment en matière de nettoyage, de sécurité, de transports et de gestion des quartiers les plus fréquentés. Une partie des recettes doit également financer des projets bénéficiant directement aux habitants.
Ces taxes représentent une source de revenus importante pour la ville : en 2025, la fiscalité touristique a rapporté 148,08 millions d’euros à Barcelone. Entre 2024 et 2029, 100 millions d’euros doivent servir à adapter 170 écoles publiques au réchauffement climatique. D’autres fonds servent à gérer les flux touristiques dans les secteurs saturés ou à soutenir des projets de quartier.
Mais pour l’ABDT, cela demeure insuffisant. L’association estime que « l’expulsion des habitants, l’exploitation du travail, la saturation de l’espace et des transports publics, la disparition du commerce d’usage quotidien », mais aussi les conséquences climatiques du tourisme « ne sont pas quelque chose que l’on peut compenser avec de l’argent ».
Le syndicat professionnel des hôteliers de Barcelone nuance ce constat. Son directeur général, Manel Casals, rappelle pour Equinox le poids du secteur dans l’économie locale. « On oublie souvent l’importance du tourisme pour le fonctionnement économique du pays », estime-t-il.
Au-delà des recettes fiscales et des emplois, il met en avant les infrastructures culturelles, les nombreuses liaisons aériennes internationales ou encore l’ouverture de Barcelone sur le monde. « Beaucoup d’évènements culturels existent grâce au tourisme et les Barcelonais en profitent aussi », ajoute-t-il. « Cela améliore considérablement la qualité de vie. »
S’il ne conteste pas le principe de la taxe touristique, il critique ses augmentations successives et souligne un paradoxe : « On ne taxe pas le fait de venir faire du tourisme à Barcelone, on taxe la nuitée », explique-t-il. « La fiscalité pénalise donc les touristes qui dorment à Barcelone et dépensent beaucoup plus en ville que les visiteurs à la journée. »
10 000 appartements touristiques en moins
La mairie veut également agir sur le logement. Les licences des quelque 10 000 appartements touristiques actuellement autorisés ne doivent pas être renouvelées à leur échéance en novembre 2028, afin de les rendre à usage résidentiel.
L’ABDT doute toutefois de l’efficacité de la mesure. « Une bonne partie des propriétaires et des gestionnaires pourrait simplement déplacer leur activité vers des communes de l’aire métropolitaine » ou se tourner vers la location saisonnière. Et même si celle-ci était davantage encadrée, « ils pourraient encore proposer des loyers inabordables ».

Pour que ces appartements reviennent sur le marché à des prix accessibles, l’association réclame « une interdiction ou une réglementation stricte de la location saisonnière », une lutte contre les logements vacants et une régulation des loyers qui ne prenne pas comme référence « les prix les plus élevés de l’histoire », mais « la capacité économique réelle de la population de Barcelone ».
Rendre la ville aux Barcelonais
Au-delà du logement et de la fiscalité, un défi majeur pour la municipalité consiste à permettre aux Barcelonais de continuer à profiter des trésors de leur ville. Les personnes domiciliées à Barcelone peuvent par exemple accéder gratuitement au parc Güell, sur réservation. Les habitants de six quartiers voisins bénéficient, eux, d’un accès libre toute l’année.
Pour Ana, qui vit à quelques rues du parc depuis quarante ans, ce dispositif répond à un besoin très concret : « Je l’utilise pour traverser le parc pour me rendre à mon travail. » Mais à part cela, elle ne constate pas les effets des mesures prises pour faire bénéficier les habitants des revenus du tourisme. « Évidemment, le tourisme génère beaucoup de bénéfices », admet-elle. « Mais pour les gens ordinaires, qui vont travailler puis rentrent chez eux, les retombées restent difficiles à percevoir. ».
L’ABDT se montre encore plus critique, évoquant des « mesures cosmétiques », voire des « stratégies de distraction ». « Ce sont des miettes, des concessions minimales pour faire croire que la mairie fait quelque chose avec les problèmes générés par le tourisme », estime l’association. Ces initiatives ne s’attaquent pas, selon elle, au véritable problème : la dépendance de Barcelone au tourisme.
Décroître ou mieux gérer ?
L’ABDT réclame ainsi une véritable « reconfiguration de l’économie », avec des mesures concrètes pour commencer : mettre fin à la promotion touristique financée par l’argent public, abandonner le projet d’extension de l’aéroport d’El Prat, réduire le trafic aérien et les croisières, supprimer les locations touristiques et saisonnières tant que perdure la crise du logement, ou encore réduire progressivement le parc hôtelier. Il faudrait ainsi, selon l’association, « une décroissance considérable » du tourisme.
Manel Casals défend une approche plus pragmatique. « Il faut maintenir une bonne promotion touristique de la ville, mais en tenant compte des types de touristes que nous voulons », explique-t-il, évoquant notamment l’importance du tourisme professionnel (congrès, conventions, salons, voyages d’affaires…). Selon lui, il est illusoire de vouloir contrôler les arrivées à Barcelone, d’autant que l’augmentation du tourisme est un phénomène global.
Ana propose pour sa part une autre manière d’aborder le problème. « Moi aussi je voyage davantage que la génération précédente. Donc je participe au phénomène », reconnaît-elle. Elle pointe plutôt la concentration des voyageurs sur les mêmes destinations : « Nous avons tendance à toujours aller aux mêmes endroits. Ce pays est magnifique, mais tout le monde vient à Barcelone. »



