Barcelone : Le Raval au-delà du coupe-gorge

Rambla del Raval
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À Barcelone, le Raval a mauvaise réputation. Trafic de drogue, prostitution, logements occupés, violences… Lorsqu’on entend parler de ce quartier de la vieille ville, c’est surtout à travers les faits divers. Mais derrière cette image négative, le Raval abrite aussi l’une des vies culturelles les plus denses de Barcelone, une offre culinaire exceptionnelle et un esprit de solidarité devenu rare dans le centre-ville.

Sur la Rambla del Raval, un groupe de jeunes gens boit des bières en terrasse, tandis que des enfants jouent et escaladent le Gato de Botero, la sculpture monumentale qui trône sur la promenade, sous le regard de leurs parents. Quelques centaines de mètres plus loin, un autre groupe semble en pleine négociation autour d’un business difficile à identifier. La scène résume à elle seule les contrastes du Raval, souvent décrit comme un coupe-gorge, mais qui abrite aussi une vie de quartier intense, populaire et multiculturelle.

La mauvaise réputation du Raval ne date pas d’hier. Dans la première moitié du XXe siècle, une partie du quartier était connue sous le nom de « Barrio Chino », une appellation qui aurait été popularisée en 1925 par le journaliste Francisco Madrid, qui comparait le secteur aux « Chinatown » interlopes de villes comme New York. Les rues proches du port étaient alors réputées pour leurs bars, cabarets et maisons closes.

Traversé depuis longtemps par les migrations et les mouvements sociaux, le Raval voyait déjà se côtoyer artistes et marginaux, travailleurs et prostituées, petits commerçants et figures de la pègre. Cette proximité entre bohème, pauvreté et criminalité a façonné l’imaginaire du quartier, et le définit encore aujourd’hui.

Un concentré de cultures

Luis vit à Raval depuis 2020, après être arrivé en provenance de Lima, au Pérou, pour poursuivre son parcours universitaire. Il s’est rapidement pris d’affection pour le quartier. « Ce qui me plaît beaucoup, c’est la vie dans la rue », explique-t-il, attablé à la terrasse du bar Mendizabal, l’une des institutions du quartier. « Le quartier est dense, très mouvementé, parfois chaotique, mais il y a toujours quelque chose qui se passe et beaucoup de gens qui se connaissent de vue. »

Il apprécie particulièrement le fait que de nombreuses cultures se côtoient. « Le Raval est vraiment un quartier cosmopolite. Il y a beaucoup de communautés différentes, mais ce qui est intéressant, c’est qu’elles ne vivent pas seulement les unes à côté des autres. » Les places et les nombreuses rues piétonnes offrent des espaces où les gens se croisent et partagent le quartier. «Quand il y a une fête argentine, il y a beaucoup d’Argentins et de Latino-Américains, mais aussi des gens qui viennent simplement parce qu’ils aiment cette culture. Et pendant la Coupe du Monde, quand le Maroc jouait, il y avait une ambiance incroyable sur la Rambla del Raval. »

La présence de communautés issues de différents pays et continents se traduit aussi par une offre culinaire d’une diversité exceptionnelle. Restaurants philippins, indiens, africains, afghans, épiceries proposant des produits d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique, kebabs savoureux, pâtisseries orientales… on peut faire un tour du monde culinaire sans quitter le secteur.

Luis se réjouit aussi du fait qu’il existe encore une véritable vie de quartier. « Quand tu vis ici, tu vois autre chose : les voisins, les familles, les petits commerces, les gens qui travaillent et toute cette vie quotidienne qu’on ne voit pas forcément quand on ne fait que traverser le Raval. »

Du CCCB aux clubs underground, la culture à chaque coin de rue

À la diversité des cultures s’ajoute celle des lieux culturels. Le Raval abrite certains des spots les plus prisés des amateurs de culture, comme le CCCB, qui propose des expositions originales, des projections de films expérimentaux et des rencontres avec des personnalités de toutes disciplines. Luis cite également la Filmoteca de Catalunya et sa programmation pointue : il vient de voir un film du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki.

On trouve aussi de nombreux espaces culturels et librairies indépendantes. On citera notamment Fat Bottom, spécialisée dans les arts graphiques et la BD underground, ou encore la Central de Raval, immense librairie qui abrite des jardins particulièrement agréables pour lire en sirotant un café con leche. « Culturellement, peu de quartiers offrent autant de choses dans un espace aussi petit », se réjouit Luis.

Wolfgang devant la Botiga Solidaria.
Wolfgang devant la Botiga Solidaria de Raval.

Fidèle à son histoire, le Raval demeure aussi un lieu de vie nocturne. On peut aller danser jusqu’au petit matin au Freedonia, au Moog ou aux Enfants Brillants, ou aller boire un verre à la Concha, bar de nuit décoré en hommage à la Concha del Raval, figure emblématique et transgenre du quartier, devenue l’un des symboles de sa vie nocturne et marginale. Ces dernières années, on a aussi vu apparaître de nouveaux cafés et lieux de vie comme Morning Glory ou Caravelle, qui attirent une population plus internationale et parfois plus aisée.

Cette diversité culturelle nourrit également des événements organisés avec les habitants eux-mêmes : fêtes de quartier, carnaval, Sant Jordi, festival Raval(s), projections ou initiatives portées par les centres civiques.

La vie du quartier s’organise aussi autour d’un dense réseau d’associations locales et caritatives. À la Botiga Solidària, Wolfgang tient un magasin de vêtements solidaire pensé autant comme un lieu d’entraide que comme un espace de rencontre. « Le Raval est un quartier qui a une histoire difficile, avec la drogue, la prostitution et beaucoup de conflits. Mais il y a aussi énormément de solidarité », explique-t-il. « Les associations jouent un rôle important parce qu’elles créent des liens entre des personnes qui, autrement, resteraient parfois très isolées. »

La solidarité face aux difficultés du quartier

Félix, qui tient le petit café TARAN à quelques pas de la Rambla del Raval, assume une vision presque sentimentale de la vie de quartier. « Je suis un romantique », sourit-il lorsqu’il parle du Raval. Pour lui, ce qui compte moins que l’image parfois chaotique du quartier, ce sont les relations qui se nouent au quotidien : « Quelqu’un vient simplement boire un café et, petit à petit, il devient un ami. » Dans son établissement, les voisins et commerçants du quartier se retrouvent, formant une petite communauté.

Ce « romantisme » se traduit surtout par une conception très concrète de la solidarité. Félix évoque par exemple le déménagement d’un de ses amis pour lequel les voisins se sont spontanément mobilisés pour donner un coup de main. « Quand tu vis quelque part, tu es aussi, d’une certaine manière, responsable de ce qui se passe autour de toi », estime-t-il. Une forme d’entraide informelle qui, selon lui, raconte mieux le Raval que les seuls trafics ou tensions de rue qui alimentent sa mauvaise réputation.

Félix, cafetier du Raval, aime son quartier.
Félix, devant son café, TARAN, à Raval.

Cette logique passe aussi par les commerces de proximité. Félix explique qu’il faut acheter autant que possible chez ses voisins, des fruits aux produits du quotidien, afin que l’argent continue de circuler dans le quartier. « On ne peut pas dire qu’on aime son quartier et tout acheter sur Internet ou dans les supermarchés », résume-t-il. Faire vivre le Raval signifie ainsi, à ses yeux, participer à un écosystème très local : connaître les commerçants, parler avec les habitants et être présent lorsque quelqu’un a besoin d’aide.

Chiara, Italienne qui a ouvert le salon de tatouage Big Cat Tattoo sur la Rambla del Raval, insiste elle aussi sur l’importance de la solidarité, notamment entre les commerçants du quartier. Elle se désole du fait que certains établissements du Raval fonctionnent moins comme de véritables commerces que comme des façades destinées à blanchir de l’argent. Derrière les vols, le trafic de drogue et la criminalité visible dans certaines rues, il existe en effet une économie parallèle gérée par des organisations mafieuses. « Nous, on essaie simplement de faire fonctionner notre commerce normalement », explique Chiara.

Face à cette situation, des initiatives ont émergé pour faire vivre normalement le quartier. « On se connaît, on échange et, quand il y a un problème, on essaie de s’aider », raconte la jeune femme. L’association de commerçants de la Rambla del Raval joue notamment ce rôle de mise en réseau. Elle permet de porter des projets collectifs, de solliciter des aides et d’organiser des événements destinés à ramener de la vie dans l’espace public. « Si chacun reste seul dans son coin, c’est beaucoup plus difficile. Il faut essayer de faire des choses ensemble. »

Au-delà de la défense des commerces, il s’agit aussi de réinvestir les rues et de préserver une vie de quartier face aux trafics, aux pressions immobilières et à une réputation qui pénalise ceux qui y travaillent ou y vivent. Pour Chiara, cette capacité à s’organiser reste l’une des principales forces du Raval : « Il y a des problèmes, bien sûr, mais il y a aussi beaucoup de gens qui essaient de maintenir le quartier vivant. »

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Image de Mattis Meichler

Mattis Meichler

Mattis Meichler est journaliste indépendant spécialisé dans les sujets de société et les nouvelles technologies. Après quinze années dans la presse généraliste en France, il collabore aujourd'hui avec plusieurs médias francophones. Installé à Barcelone, il suit avec intérêt la vie locale et s'intéresse également aux enjeux économiques, sociaux et culturels.
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Mattis Meichler

Mattis Meichler est journaliste indépendant spécialisé dans les sujets de société et les nouvelles technologies. Après quinze années dans la presse généraliste en France, il collabore aujourd'hui avec plusieurs médias francophones. Installé à Barcelone, il suit avec intérêt la vie locale et s'intéresse également aux enjeux économiques, sociaux et culturels.
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